{"id":202,"date":"2009-10-26T23:25:24","date_gmt":"2009-10-26T22:25:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.francois-roddier.fr\/wordpress\/?p=202"},"modified":"2014-11-26T22:36:39","modified_gmt":"2014-11-26T21:36:39","slug":"27-lhomme-la-vie-et-la-dissipation-denergie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/?p=202","title":{"rendered":"27 &#8211; L\u2019homme, la vie et la dissipation d&rsquo;\u00e9nergie"},"content":{"rendered":"<p>Chers lecteurs,<br \/>\n\tJ\u2019ai arr\u00eat\u00e9 ce blog fin 2007. Plusieurs d\u2019entre vous m\u2019ont fait part de leur d\u00e9ception. Je l\u2019ai fait pour me consacrer \u00e0 la r\u00e9daction de deux livres sur des sujets trait\u00e9s en grande partie dans ce blog.<br \/>\n\tLe premier livre, \u00e9crit en fran\u00e7ais, est destin\u00e9 \u00e0 un tr\u00e8s large public. Il devrait para\u00eetre cette ann\u00e9e aux \u00e9ditions Paroles. Son titre: \u201cLe pain, le levain et les g\u00e8nes\u201d. J\u2019y prends comme exemple la nourriture pour expliquer ce qu\u2019est l\u2019\u00e9volution. Le second, r\u00e9dig\u00e9 en anglais, est un ouvrage pluridisciplinaire s\u2019adressant aux scientifiques: physiciens, biologistes, \u00e9conomistes et historiens. Son titre: \u201cThermodynamics of evolution\u201d. Sa r\u00e9daction me prendra plus de temps. Je signalerai ici leur parution.<br \/>\n\tEn attendant, vous trouverez ci-dessous un court texte, \u00e0 caract\u00e8re politique dans lequel je reprends plusieurs th\u00e8mes d\u00e9velopp\u00e9s dans ce blog.<br \/>\n\tBonne lecture.<\/p>\n<p style=\"text-align:center\">\nL\u2019homme, la vie<br \/>\net la dissipation d\u2019\u00e9nergie<br \/>\nFran\u00e7ois Roddier<br \/>\nJanvier 2009<\/p>\n<p>\tUne nouvelle loi fondamentale de la physique a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment d\u00e9couverte. Il s\u2019agit d\u2019un th\u00e9or\u00e8me abstrait de m\u00e9canique statistique dont la d\u00e9monstration a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e en janvier 2003, dans le plus grand journal europ\u00e9en de physique math\u00e9matique (J. of Physics A). Personne n\u2019en a parl\u00e9 dans les journaux. Peu de gens en ont encore vraiment saisi l\u2019importance.<\/p>\n<p>\tLa d\u00e9monstration est due \u00e0 un chercheur d\u2019origine \u00e9cossaise Roderick Dewar, travaillant \u00e0 Bordeaux \u00e0 l\u2019INRA. Pourquoi l\u2019INRA? Parce que ce th\u00e9or\u00e8me a des implications fondamentales en biologie. Il s\u2019applique en particulier \u00e0 l\u2019homme et \u00e0 l\u2019\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s humaines.<\/p>\n<p>\tIl implique que, depuis sa cr\u00e9ation, l\u2019univers \u00e9volue en formant des structures mat\u00e9rielles de plus en plus complexes capables de dissiper de plus en plus efficacement l\u2019\u00e9nergie. Les \u00e9toiles, les plan\u00e8tes, les plantes, les animaux, et enfin l\u2019homme forment une telle suite de structures.<\/p>\n<p>\tEn physique, la puissance dissip\u00e9e s\u2019exprime en watts. L\u2019efficacit\u00e9 avec laquelle une structure mat\u00e9rielle dissipe l\u2019\u00e9nergie peut s\u2019exprimer en watts par kilogramme de mati\u00e8re. L\u2019astronome am\u00e9ricain Eric Chaisson a trac\u00e9 une courbe montrant l\u2019efficacit\u00e9 avec laquelle les structures cit\u00e9es plus haut dissipent l\u2019\u00e9nergie en fonction de l\u2019\u00e2ge de l\u2019univers. Cette courbe est reproduite \u00e0 la fin de ce texte. La progression est foudroyante.<\/p>\n<p>\tPour un physicien, la vie est apparue sur Terre pour dissiper l\u2019\u00e9nergie solaire. D\u00e8s 1905, Ludwig Boltzmann, p\u00e8re de la m\u00e9canique statistique et grand admirateur de Darwin, \u00e9crivait: \u201cla vie est une lutte pour l\u2019\u00e9nergie libre\u201d (c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9nergie qui peut \u00eatre dissip\u00e9e).<\/p>\n<p>\tD\u00e8s 1922, le chercheur am\u00e9ricain Alfred Lotka \u00e9crivait: \u201cla s\u00e9lection naturelle tend \u00e0 maximiser le flux d\u2019\u00e9nergie \u00e0 travers une structure organique\u201d. Un peu plus tard, il ajoute: \u201cle principe de s\u00e9lection naturelle agit comme si c\u2019\u00e9tait une troisi\u00e8me loi de la thermodynamique\u201d (c\u2019est-\u00e0-dire une nouvelle loi de la m\u00e9canique statistique).<\/p>\n<p>\tCette loi est maintenant d\u00e9montr\u00e9e. C\u2019est la loi de Dewar. Comme l\u2019\u00e9volution de l\u2019univers, l\u2019\u00e9volution des esp\u00e8ces est un processus de maximisation du taux de dissipation de l\u2019\u00e9nergie. L\u2019\u00e9volution de l\u2019humanit\u00e9 n\u2019y \u00e9chappe pas. La physique et la biologie nous montrent comment ce processus fonctionne.<\/p>\n<p>\tC\u2019est un chercheur belge, d\u2019origine russe, Ilya Prigogine qui a \u00e9tudi\u00e9 le premier ce processus en d\u00e9tail. Son travail lui a valu le prix Nobel en 1977. Les \u00e9toiles, les plan\u00e8tes, les plantes, les animaux, l\u2019homme, les soci\u00e9t\u00e9s humaines sont des structures dissipatives au sens de Prigogine.<\/p>\n<p>\tEn m\u00e9canique statistique, la dissipation d\u2019\u00e9nergie porte le nom de \u201cproduction d\u2019entropie\u201d. La loi de Dewar s\u2019appelle \u201cMEP\u201d (en anglais: maximum entropy production). Une structure dissipative a la propri\u00e9t\u00e9 de s\u2019auto-organiser. Ce faisant, elle diminue son entropie interne en l\u2019exportant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Elle maximise le flux d\u2019entropie vers l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>\tDepuis les travaux du chercheur am\u00e9ricain Claude Shannon (1948), on sait qu\u2019entropie et information sont deux aspects oppos\u00e9s d\u2019un m\u00eame concept. En exportant de l\u2019entropie, une structure dissipative importe de l\u2019information venant de son environnement. Elle m\u00e9morise cette information.<\/p>\n<p>\tChez les plantes ou les animaux, l\u2019information sur l\u2019environnement est principalement m\u00e9moris\u00e9e dans les g\u00e8nes. Plantes et animaux sont adapt\u00e9s \u00e0 un environnement particulier. Cette adaptation se fait par s\u00e9lection naturelle. Sont s\u00e9lectionn\u00e9s, les plantes o\u00f9 les animaux qui se reproduisent le plus vite, c\u2019est-\u00e0-dire ceux qui accroissent le plus rapidement la dissipation d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n<p>\tEn dissipant l\u2019\u00e9nergie, un \u00eatre vivant modifie son environnement. Ses ressources naturelles s\u2019\u00e9puisent ou se modifient. Les proies dont il se nourrit \u00e9voluent pour \u00e9chapper \u00e0 leurs pr\u00e9dateurs. D\u00e8s que l\u2019environnement change, les g\u00e8nes doivent \u00e9voluer \u00e0 leur tour.<\/p>\n<p>\tTout \u00eatre vivant est ainsi pris dans un cycle infernal que le biologiste Leigh van Vallen a baptis\u00e9 \u201cl\u2019effet de la reine rouge\u201d, en r\u00e9f\u00e9rence au livre de Lewis Carrol \u201cAlice \u00e0 travers le miroir\u201d dans lequel la reine rouge dit: \u201cici, il faut courir le plus vite possible pour rester sur place\u201d.<\/p>\n<p>\tPour rester en harmonie avec un environnement qu\u2019il fait \u00e9voluer, un \u00eatre vivant doit \u00e9voluer toujours plus vite. C\u2019est la raison pour laquelle la dissipation d\u2019\u00e9nergie croit de plus en plus rapidement. L\u2019information m\u00e9moris\u00e9e dans les g\u00e8nes ne cesse d\u2019augmenter. Les \u00eatres vivants deviennent de plus en plus complexes.<\/p>\n<p>\tBeaucoup de biologistes pensaient que l\u2019adaptation \u00e0 l\u2019environnement se faisait de fa\u00e7on progressive. En 1972, le pal\u00e9ontologue am\u00e9ricain Stephen Jay Gould montre que ce n\u2019est pas le cas. Quasi-stationnaires pendant de plus ou moins longues p\u00e9riodes les esp\u00e8ces vivantes tendent \u00e0 dispara\u00eetre de fa\u00e7on brutale, laissant la place \u00e0 de nouvelles esp\u00e8ces. C\u2019est le ph\u00e9nom\u00e8ne des \u00e9quilibres ponctu\u00e9s.<\/p>\n<p>\tEn 1993, le physicien danois Per Bak et son coll\u00e8gue Kim Sneppen montrent que ce ph\u00e9nom\u00e8ne est une cons\u00e9quence de la fa\u00e7on dont l\u2019\u00e9nergie se dissipe dans l\u2019univers, un processus physique baptis\u00e9 \u201cSOC\u201d (en anglais: self-organized criticallity). Dewar montrera ensuite que le ph\u00e9nom\u00e8ne \u201cSOC\u201d est une cons\u00e9quence de la loi \u201cMEP\u201d. Le ph\u00e9nom\u00e8ne \u201cSOC\u201d fait que de nouvelles esp\u00e8ces animales apparaissent assez fr\u00e9quemment, de nouveaux genres plus rarement, de nouvelles familles exceptionnellement.<\/p>\n<p>\tLa famille des hominid\u00e9s est apparue il y a environ 7 millions d\u2019ann\u00e9es \u00e0 la suite d\u2019un changement climatique en Afrique orientale. La savane ayant remplac\u00e9 la for\u00eat, la population de primates s\u2019est effondr\u00e9e. N\u2019ayant plus de fruits \u00e0 manger, quelques rares individus ont r\u00e9ussi \u00e0 survivre en mangeant des racines qu\u2019ils pouvaient arracher de leurs mains. Il leur fallu quelques dizaines de milliers d\u2019ann\u00e9es pour s\u2019adapter \u00e0 cette nouvelle nourriture. Ce furent les premiers hominid\u00e9s, d\u2019un genre baptis\u00e9 \u201caustralopith\u00e8que\u201d. Ils se diversifi\u00e8rent en de nombreuses esp\u00e8ces.<\/p>\n<p>\tIl y a environ 2,5 millions d\u2019ann\u00e9es, un nouveau changement important de l\u2019environnement a donn\u00e9 naissance au genre \u201chomo\u201d. Pour survivre, le premi\u00e8r repr\u00e9sentant de ce genre, l\u2019homo abilis, a d\u00fb manger des restes d\u2019animaux tu\u00e9s par d\u2019autres esp\u00e8ces animales. Ses g\u00e8nes ont mis \u00e0 nouveau plusieurs dizaines de milliers d\u2019ann\u00e9es pour s\u2019adapter \u00e0 cette nouvelle nourriture.<\/p>\n<p>\tIl sera bient\u00f4t suivi d\u2019une floraison d\u2019esp\u00e8ces homo sachant toutes capturer et tuer leur propre gibier. Quittant l\u2019Afrique le genre homo se r\u00e9pand dans le monde \u00e0 la poursuite de nourriture et se multiplie. Ayant appris \u00e0 se couvrir de peaux de b\u00eates et \u00e0 domestiquer le feu, l\u2019homo erectus affronte le froid des pays nordiques.<\/p>\n<p>\tC\u2019est l\u2019\u00e9poque de la disparition des grands mammif\u00e8res. Ayant vraisemblablement \u00e9puis\u00e9 leur environnement, les diverses esp\u00e8ces homo s\u2019\u00e9teignent les unes apr\u00e8s les autres. A la fin du pal\u00e9olithique, il n\u2019en reste plus qu\u2019une: l\u2019esp\u00e8ce homo sapiens. Un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau, absolument unique dans l\u2019\u00e9volution, va alors se produire.<\/p>\n<p>\tCela se passe il y a dix mille ans au moyen orient. En quelques si\u00e8cles seulement, l\u2019esp\u00e8ce homo va changer totalement de nourriture, sans \u00e9volution notable de ses g\u00e8nes. L\u2019homme se met \u00e0 manger des c\u00e9r\u00e9ales, une nourriture \u00e0 laquelle son syst\u00e8me digestif est totalement inadapt\u00e9. Comment a-t-il fait?<\/p>\n<p>\tIl a d\u00e9couvert la cuisson des aliments. Le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne va bient\u00f4t se reproduire de fa\u00e7on ind\u00e9pendante en Chine, puis en Am\u00e9rique du sud et finalement en Am\u00e9rique du nord. C\u2019est ce qu\u2019on appelle la r\u00e9volution n\u00e9olithique. Apparaissent alors l\u2019agriculture et l\u2019\u00e9levage. Ces nouvelles techniques se r\u00e9pandent comme des tra\u00een\u00e9es de poudre. <\/p>\n<p>\tLa s\u00e9lection naturelle, qui favorisait jusqu\u2019ici les g\u00e8nes dissipants le plus d\u2019\u00e9nergie, favorise maintenant les techniques ou cultures (dans tous les sens du terme), permettant une adaptation beaucoup plus rapide \u00e0 l\u2019environnement. L\u2019information sur l\u2019environnement qui \u00e9tait jusqu\u2019ici m\u00e9moris\u00e9e principalement dans les g\u00e8nes et maintenant aussi m\u00e9moris\u00e9e dans le cerveau de l\u2019homme.<\/p>\n<p>\tL\u2019am\u00e9ricain Ray Kurzweil estime la capacit\u00e9 du cerveau humain \u00e0 environ 10 Gigabits compar\u00e9 \u00e0 1 Gigabit pour les g\u00e8nes. A partir du n\u00e9olithique, le cerveau va contr\u00f4ler l\u2019\u00e9volution de l\u2019humanit\u00e9. Le zoologiste anglais Richard Dawkins a propos\u00e9 d\u2019appeler \u201cm\u00e8mes\u201d les \u00e9l\u00e9ments d\u2019information enregistr\u00e9s dans le cerveau par analogie avec les \u201cg\u00e8nes\u201d. Chez l\u2019homme, les m\u00e8mes ont remplac\u00e9 les g\u00e8nes. Les cons\u00e9quences en sont consid\u00e9rables.<\/p>\n<p>\tAlors que les g\u00e8nes se reproduisent lentement par transmission g\u00e9n\u00e9tique, les m\u00e8mes se transmettent \u00e0 toute vitesse gr\u00e2ce au langage. Un nouveau type de structures dissipatives s\u2019auto-organise form\u00e9 d\u2019individus partageant les m\u00eames connaissances ou \u201cm\u00e8mes\u201d. Ce sont les premi\u00e8res soci\u00e9t\u00e9s humaines. Tandis que les g\u00e8nes n\u2019\u00e9voluent plus ou \u00e9voluent trop lentement, ce sont maintenant les \u201cm\u00e8mes\u201d qui \u00e9voluent et se diversifient. La s\u00e9lection naturelle va d\u00e9sormais favoriser les m\u00e8mes les plus dissipatifs d\u2019\u00e9nergie. La s\u00e9lection naturelle agit d\u00e9sormais sur les soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>\tAppara\u00eet une nouvelle forme de m\u00e9morisation de l\u2019information propre \u00e0 ces soci\u00e9t\u00e9s: l\u2019\u00e9criture. On sait que l\u2019\u00e9criture est apparue pour comptabiliser les \u00e9changes. Elle est second\u00e9e par l\u2019invention de la monnaie, fondement de l\u2019\u00e9conomie. Le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9conomie n\u2019est rien d\u2019autre que le d\u00e9veloppement de la dissipation d\u2019\u00e9nergie par les structure dissipatives que sont les soci\u00e9t\u00e9s humaines. Avec la monnaie, celle-ci fait un grand bon en avant.<\/p>\n<p>\tPeu d\u2019\u00e9conomistes ont r\u00e9alis\u00e9 que l\u2019\u00e9conomie est une branche de la m\u00e9canique statistique. Robert Ayres et Nicolas Georgescu-Roegen ont sans doute \u00e9t\u00e9 les premiers vers 1970. Malheureusement, ils se r\u00e9f\u00e8rent essentiellement \u00e0 la thermodynamique du 19\u00e8me si\u00e8cle qui ne s\u2019applique qu\u2019au voisinage de l\u2019\u00e9quilibre. Elle ne s\u2019applique pas \u00e0 l\u2019\u00e9conomie qui est un processus dissipatif enti\u00e8rement hors \u00e9quilibre.<\/p>\n<p>\tIl ne fait aucun doute que les r\u00e9sultats de Dewar et de Per Bak deviendront un jour les piliers d\u2019une nouvelle science \u00e9conomique, lorsque les \u00e9conomistes voudront bien s\u2019apercevoir de leurs travaux. Les plus avanc\u00e9s d\u2019entre eux d\u00e9couvrent seulement maintenant l\u2019importance primordiale de l\u2019information en \u00e9conomie. L\u2019histoire montre que l\u2019\u00e9volution favorise toujours les soci\u00e9t\u00e9s qui dissipent le plus d\u2019\u00e9nergie, c\u2019est-\u00e0-dire celles qui ont le d\u00e9veloppement \u00e9conomique le plus rapide. <\/p>\n<p>\tDans une soci\u00e9t\u00e9 les individus sont soumis \u00e0 des contraintes qui limitent leur libert\u00e9. Plus une soci\u00e9t\u00e9 est organis\u00e9e, plus ces contraintes sont fortes. Comme a dit Rousseau: \u201cl\u2019homme est n\u00e9 libre, et partout il est dans les fers\u201d. Ces contraintes ne sont pas n\u00e9cessairement optimis\u00e9es pour maximiser la dissipation d\u2019\u00e9nergie. L\u2019\u00e9volution va donc tendre \u00e0 les \u00e9liminer pour les remplacer par des contraintes mieux optimis\u00e9es. C\u2019est l\u2019auto-organisation de la soci\u00e9t\u00e9. Son m\u00e9canisme est la s\u00e9lection naturelle. Chez l\u2019homme, elle agit essentiellement sur les \u201cm\u00e8mes\u201d (\u00e9volution culturelle) non seulement au niveau des individus, mais aussi au niveau des soci\u00e9t\u00e9s (s\u00e9lection de groupe).<\/p>\n<p>\tLes \u201cm\u00e8mes\u201d ayant remplac\u00e9 les g\u00e8nes, une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019individus partageant les m\u00eames \u201cm\u00e8mes\u201d devient en soi une esp\u00e8ce m\u00e9m\u00e9tique. Aucune esp\u00e8ce animale n\u2019attaque sa propre esp\u00e8ce. Une esp\u00e8ce qui le ferait mettrait ses g\u00e8nes en danger. Elle serait vite \u00e9limin\u00e9e par la s\u00e9lection naturelle et remplac\u00e9e par une esp\u00e8ce concurrente. Devenue unique, l\u2019esp\u00e8ce homo sapiens n\u2019a plus aucune concurrence.<\/p>\n<p>\tUn membre d\u2019une esp\u00e8ce m\u00e9m\u00e9tique peut alors domestiquer un membre d\u2019une autre esp\u00e8ce m\u00e9m\u00e9tique, comme on domestique un animal. Il en fait un esclave.  Il peut aussi tuer un membre d\u2019une autre esp\u00e8ce m\u00e9m\u00e9tique sans mettre en danger sa propre esp\u00e8ce. C\u2019est l\u2019extermination des peuples primitifs par les envahisseurs blancs.<\/p>\n<p>\tAvec la d\u00e9couverte des \u00e9nergies fossiles, une nouvelle r\u00e9volution arrive, la r\u00e9volution industrielle. A la pointe de l\u2019industrialisation, l\u2019Angleterre est le premier pays \u00e0 limiter les pouvoirs de sa monarchie. La r\u00e9volution fran\u00e7aise suit. Parce que la monarchie entravait le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9conomie, elle \u00e9tait condamn\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>\tAu vingti\u00e8me si\u00e8cle deux id\u00e9ologies s\u2019affrontent, le capitalisme et le communisme. Ce sont des esp\u00e8ces m\u00e9m\u00e9tiques diff\u00e9rentes. Le communisme finit par succomber parce qu\u2019il ne permettait pas une dissipation aussi efficace de l\u2019\u00e9nergie.  Le lib\u00e9ralisme envahit le monde comme un feu de for\u00eat. Cela a plusieurs effets.<\/p>\n<p>\tLa concurrence dite libre et non fauss\u00e9e, donne libre cours \u00e0 la s\u00e9lection naturelle entra\u00eenant une croissance sans bornes des in\u00e9galit\u00e9s entre les nations (s\u00e9lection de groupe) et entre les individus d\u2019une m\u00eame nation (s\u00e9lection individuelle). Ces in\u00e9galit\u00e9s favorisent \u00e0 leur tour la dissipation d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n<p>\tEn augmentant la dissipation d\u2019\u00e9nergie, le lib\u00e9ralisme acc\u00e9l\u00e8re l\u2019\u00e9volution, ce qui d\u00e9stabilise les soci\u00e9t\u00e9s. Celles-ci doivent en effet sans cesse s\u2019adapter, se r\u00e9organiser. C\u2019est l\u2019effet de la reine rouge de van Vallen. Or la vitesse \u00e0 laquelle une soci\u00e9t\u00e9 ou esp\u00e8ce m\u00e9m\u00e9tique \u00e9volue est limit\u00e9e par la vitesse \u00e0 laquelle les m\u00e8mes sont transmis d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 une autre. C\u2019est l\u2019effondrement du syst\u00e8me scolaire, signe pr\u00e9curseur de l\u2019effondrement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\tPlus une soci\u00e9t\u00e9 dissipe d\u2019\u00e9nergie, plus elle modifie son environnement physique. Une cons\u00e9quence de la r\u00e9volution industrielle est le r\u00e9chauffement climatique. Tout ceci n\u2019est pas nouveau. Les sum\u00e9riens ont transform\u00e9 en d\u00e9sert les terres fertiles du moyen orient. La majorit\u00e9 des grandes civilisations du pass\u00e9 se sont effondr\u00e9es de la m\u00eame fa\u00e7on. C\u2019est le processus \u201cSOC\u201d du physicien Per Bak. Le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne se produit actuellement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>\tOn comprend maintenant la fatalit\u00e9 de l\u2019histoire. Le m\u00eame processus se r\u00e9p\u00e8te sans cesse, chaque fois sous une forme diff\u00e9rente. C\u2019est le processus g\u00e9n\u00e9ral de dissipation de l\u2019\u00e9nergie dans l\u2019univers. La cause de tous nos maux est enfin \u00e9lucid\u00e9e. Pour y rem\u00e9dier, il suffirait de limiter notre dissipation d\u2019\u00e9nergie. Mais est-ce faisable?<\/p>\n<p>\tLe probl\u00e8me est celui de l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 thermodynamique. La s\u00e9lection naturelle est un processus irr\u00e9versible. Si, pour le bien commun, un individu d\u00e9cide de limiter sa dissipation d\u2019\u00e9nergie, alors il sera t\u00f4t ou tard \u00e9limin\u00e9 dans la comp\u00e9tition avec les autres. La r\u00e9versibilit\u00e9 n\u2019est possible que si tous les individus de notre plan\u00e8te d\u00e9cident solidairement de diminuer leur dissipation d\u2019\u00e9nergie. Il suffit alors qu\u2019un seul individu refuse de coop\u00e9rer pour qu\u2019il reprenne l\u2019avantage, auquel cas toute la coop\u00e9ration s\u2019effondre.<\/p>\n<p>\tLa situation appara\u00eet sans espoir. Elle l\u2019est moins \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des nations. Nombre d\u2019entre elles ont sign\u00e9 les accords de Kyoto. H\u00e9las, il suffit que l\u2019une d\u2019entre elles refuse (les \u00c9tats-Unis) pour annihiler le r\u00e9sultat. Les habitants de la plan\u00e8te n\u2019accepteront de limiter leur dissipation d\u2019\u00e9nergie que s\u2019ils sont tous convaincus d\u2019en tirer avantage et si chacun est confiant que tous les autres en feront autant.<\/p>\n<p>\tUn aspect du probl\u00e8me est que la relation explicit\u00e9e ici entre la dissipation de l\u2019\u00e9nergie et le bonheur individuel est difficile \u00e0 saisir. Le principe de lib\u00e9ralisation de l\u2019\u00e9conomie para\u00eet \u00e0 priori s\u00e9duisant. Le mot lib\u00e9ralisme a la m\u00eame racine que le mot libert\u00e9. Il lib\u00e8re en effet l\u2019individu des contraintes arbitraires. Il a conduit jusqu\u2019ici l\u2019humanit\u00e9 vers plus de d\u00e9mocratie. Mais surtout le lib\u00e9ralisme favorise la croissance qui est synonyme de paix, de progr\u00e8s et de prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>\tPour la majorit\u00e9 des \u00e9conomistes, favoriser la croissance est le postulat de base de toute \u00e9conomie. La d\u00e9claration d\u2019ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine reconna\u00eet \u00e0 chacun un droit inali\u00e9nable \u00e0 la vie, \u00e0 la libert\u00e9, et \u00e0 la recherche le bonheur (pursuit of happiness). Le lib\u00e9ralisme semble apporter une bonne r\u00e9ponse \u00e0 ce besoin. Mais c\u2019est une r\u00e9ponse \u00e0 court terme.<\/p>\n<p>\tUn bonheur \u00e0 long terme n\u2019est possible qu\u2019en harmonie avec l\u2019environnement. H\u00e9las, au lieu de tendre vers l\u2019harmonie en restant au voisinage de l\u2019\u00e9quilibre thermodynamique, le lib\u00e9ralisme maximise la dissipation d\u2019\u00e9nergie en maximisant le d\u00e9s\u00e9quilibre thermodynamique. \u00c9tant le plus efficace \u00e0 dissiper l\u2019\u00e9nergie, il est aussi le plus efficace \u00e0 \u00e9puiser les ressources et \u00e0 polluer l\u2019environnement. Il oblige l\u2019homme \u00e0 \u00e9voluer toujours plus vite.<\/p>\n<p>\tPour faire face \u00e0 l\u2019\u00e9puisement des ressources et \u00e0 la pollution, la soci\u00e9t\u00e9 doit sans cesse \u00e9voluer. Elle le fait en imposant constamment \u00e0 l\u2019homme de nouvelles contraintes. Ainsi, au lieu de lib\u00e9rer l\u2019individu, le lib\u00e9ralisme l\u2019asservit davantage. En favorisant la s\u00e9lection naturelle, il accro\u00eet les in\u00e9galit\u00e9s. Le r\u00e9sultat est moins de libert\u00e9, moins d\u2019\u00e9galit\u00e9, moins de fraternit\u00e9. Il s\u2019oppose aux valeurs de notre R\u00e9publique.<\/p>\n<p>\tDoit-on pour autant renoncer \u00e0 la croissance et au progr\u00e8s? A moins de faire preuve d\u2019asc\u00e9tisme, cela para\u00eet difficile, mais on peut tenter d\u2019en rendre les contraintes acceptables. Elles le deviennent dans la mesure o\u00f9 nous avons le temps de nous y adapter. Pour cela, l\u2019\u00e9volution doit \u00eatre suffisamment lente. Comme nous l\u2019avons vu, la soci\u00e9t\u00e9 ne doit pas changer de fa\u00e7on notable entre deux g\u00e9n\u00e9rations. Il suffirait donc de limiter notre taux de dissipation de l\u2019\u00e9nergie en cons\u00e9quence. En termes de m\u00e9canique statistique cela veut dire rester dans le domaine lin\u00e9aire des transformations quasi-r\u00e9versibles d\u2019Onsager. Certains appellent cela le d\u00e9veloppement durable.<\/p>\n<p>\tLe ph\u00e9nom\u00e8ne de production maximale d\u2019entropie n\u2019est qu\u2019une propri\u00e9t\u00e9 statistique valable pour un nombre suffisant d\u2019\u00e9l\u00e9ments. Si notre plan\u00e8te se r\u00e9duit \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 unique d\u2019individus solidaires, il ne s\u2019applique plus. Dans son ensemble, l\u2019humanit\u00e9 reste ma\u00eetresse de sa destin\u00e9e. Le seul espoir est donc une prise de conscience \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale. <\/p>\n<p>\tUne telle prise de conscience semble prendre effectivement naissance gr\u00e2ce au fait que pour la premi\u00e8re fois la d\u00e9gradation de l\u2019environnement devient visible dans le temps d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, signe d\u2019un nouveau s\u00e9isme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Le co\u00fbt d\u2019une nouvelle restructuration de la soci\u00e9t\u00e9 commence \u00e0 para\u00eetre prohibitif non pas sur le plan humain mais sur le plan \u00e9conomique. D\u2019o\u00f9 un appel effectif pour un d\u00e9veloppement durable. En essayant de sauver la plan\u00e8te (qui s\u2019en moque), nous sauverons peut-\u00eatre l\u2019homme.<\/p>\n<table width=\"650\" >\n<tr>\n<td><a href=\"http:\/\/www.francois-roddier.fr\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/chaisson.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.francois-roddier.fr\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/chaisson.jpg\" alt=\"chaisson\"  width=\"600\" class=\"aligncenter \" \/><\/a><\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td>\n\u00c9volution du taux de dissipation de l\u2019\u00e9nergie (par unit\u00e9 de masse)<br \/>\nen fonction de l\u2019\u00e2ge de l\u2019univers (d\u2019apr\u00e8s <a href=\"http:\/\/www.tufts.edu\/as\/wright_center\/eric\/reprints\/big_history.pdf\">Eric Chaisson<\/a>)\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chers lecteurs, J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 ce blog fin 2007. Plusieurs d\u2019entre vous m\u2019ont fait part de leur d\u00e9ception. Je l\u2019ai fait pour me consacrer \u00e0 la r\u00e9daction de deux livres sur des sujets trait\u00e9s en grande partie dans ce blog. Le premier livre, \u00e9crit en fran\u00e7ais, est destin\u00e9 \u00e0 un tr\u00e8s large public. Il devrait para\u00eetre &hellip; <a href=\"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/?p=202\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">27 &#8211; L\u2019homme, la vie et la dissipation d&rsquo;\u00e9nergie<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-202","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/202","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=202"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/202\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":204,"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/202\/revisions\/204"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=202"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=202"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.francois-roddier.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=202"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}