39 – Des lecteurs m’écrivent

Des lecteurs m’écrivent pour me poser des questions, s’appuyant parfois sur des exemples. L’un d’entre eux a suggéré le covoiturage. Cela m’a donné l’idée d’illustrer le processus de criticalité auto-organisée avec le développement de l’industrie automobile. On y observe parfaitement les oscillations entre l’ordre et le chaos, la coopération et la compétition, l’efficience et la résilience.

Au début du XXe siècle Henry Ford commence à produire des voitures automobiles en série. L’autonomie qu’apporte une voiture particulière à celui qui la possède confère un tel avantage que, dans une société de compétition, ceux qui n’en ont pas sont très désavantagés. La demande croit rapidement. Les investissements faits par l’industrie automobile pour accroître la production permettent de diminuer le prix de revient. Cela a pour effet d’accroître encore la demande. C’est alors l’avalanche, une avalanche d’automobiles.

Une telle avalanche n’est pas sans effet sur l’environnement. Il faut construire des routes, aménager la circulation dans les villes, créer des postes de distribution de carburant. Mais plus vite on aménage le territoire, plus vite la production automobile augmente. On reconnait l’effet de la reine rouge. Bientôt les routes deviennent insuffisantes. Il faut construire des autoroutes, ce qui permet à la production automobile de s’accroître encore davantage. Il faut alors agrandir les autoroutes. Un processus apparemment sans fin.

Mais est-ce vraiment sans fin? Beaucoup le pensent. Cette croyance est à la base de notre économie dite «productiviste». Nos sociétés actuelles ne peuvent subsister que grâce à une croissance économique ininterrompue. En vérité les investissements faits pour s’adapter à l’évolution deviennent de plus en plus coûteux, car de plus en plus grande ampleur, et leur effet est limité par une durée de vie de plus en plus courte, car tout s’accélère. C’est cela l’effet de la reine rouge. Arrive un moment où les investissements ne sont plus rentables et l’avalanche s’arrête. Une restructuration devient nécessaire.

En ce qui concerne la circulation automobile, la restructuration est déjà largement avancée dans les grandes villes. Elle permet d’illustrer la nature générale du processus de restructuration des sociétés humaines. L’usage privé d’une automobile est un parfait exemple de maximisation de la résilience, c’est-à-dire d’aptabilité au changement. L’utilisateur du véhicule peut en effet modifier ses horaires comme il veut et quand il veut. Cet usage maximise l’individualisme et la compétition, mais il est inefficace. Les véhicules privés ne sont utilisés que quelques heures par jour et le plus souvent avec le conducteur comme seul passager.

Le processus de restructuration est la création d’un nouvel ordre à partir du chaos individuel. Dans mon livre, je le compare à la formation d’un cristal après recuit. Un ordre apparait dès que s’instaure une coopération entre deux ou plusieurs individus. C’est le cas du covoiturage. En diminuant la densité du traffic et la consommation d’essence, le covoiturage rend le transport plus efficace, mais l’augmentation de l’efficience se fait au dépend de la résilience. Les individus ne peuvent plus changer d’horaire sans s’être mis d’accord entre eux. L’étape suivante vers l’ordre est la mise en place de transports en commun. L’augmentation d’efficience se fait à nouveau au dépend de la résilience par l’instauration d’un horaire rigide.

On observe ce processus dans beaucoup de grandes villes où on a remis fiévreusement en place les rails de tramway qu’on avait enlevés au siècle dernier. Cela permet à l’énergie de se dissiper à nouveau. La dissipation reprend d’autant plus qu’on a construit à l’entrée des villes de très grands parkings. La population du globe continuant à croître, les tramways seront un jour saturés comme le métro parisien aux heures de pointes. Une nouvelle restructuration sera alors nécessaire, mais celle-ci risque d’impliquer la société toute entière.


Une réflexion au sujet de « 39 – Des lecteurs m’écrivent »

  1. Ne faudrait-il pas augmenter l’efficacité de chaque km de déplacement de sorte qu’une production qui puisse satisfaire les besoins essentiels soit plus efficace. Dans ce cas, l’efficacité de la dissipation d’énergie passera immanquablement par l’autonomie de l’individu qui deviendra capable de créer et produire ce dont il a besoin seul ou en groupe. En d’autre terme l’énergie dissipée dans les déplacements serait dissipée dans une relocalisation des activités près des citoyens, mais comme vous le dites un tel événement ne peut venir que de l’implication de l’entièreté de la société.

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