131 – De la thermodynamique à l’économie – Le tourbillon de la vie

C’est le titre de mon nouveau livre qui parait ce mois-ci aux éditions « Parole ». Vous pouvez le commander dès maintenant sur le site web de l’éditeur à l’adresse internet suivante:

https://www.editions-parole.net/produit/de-la-thermodynamique-a-leconomie/

Ce livre est divisé en trois parties.

La première partie, intitulée « La thermodynamique classique », présente un exposé historique des lois de la thermodynamique, dite à l’équilibre, telles qu’elles ont été établies au 19ème siècle par le physicien Sadi Carnot et ses successeurs.

La seconde partie, intitulée « La thermodynamique hors-équilibre » présente les concepts développés au 20ème siècle par le physico-chimiste Ilya Prigogine et décrit leur application aux réseaux neuronaux. Elle montre que l’évolution de ceux-ci est nécessairement cyclique.

Enfin la troisième partie intitulée « Thermodynamique et économie » propose une application de ces concepts aux sociétés humaines et à leur développement économique. Elle montre que les êtres vivants évolués ont tous développé des moyens de réguler leur dissipation d’énergie et propose de s’inspirer de leurs mécanismes dits ago-antagonistes pour réguler l’économie humaine.

Si ce livre vous a plu, merci de l’offrir à vos amis en cadeau de fin d’année.


130 – La mondialisation.

Le lecteur de ce blog doit se demander pourquoi j’ai consacré deux billets successifs à parler de la culture française. La raison est que celle-ci tend à disparaître. Autrefois considérée comme étant la langue diplomatique, la langue française est de plus en plus remplacée par la langue anglaise. Lorsqu’on voyage, on retrouve partout les mêmes aéroports avec la même nourriture internationale, celle des États-Unis.

On parle de mondialisation, mais c’est la mondialisation du modèle américain ou plus précisément du modèle californien, c’est-à-dire celle de la partie des États-Unis qui a réussi (Hollywood, Google, Facebook). Les jeunes français semblent fascinés par cette culture. Ils ne sont pas les seuls: tous les pays développés s’uniformisent. À quoi est due cette uniformisation?

D’abord à l’explosion des moyens de transport. Mon premier voyage aux États-Unis date de 1950. À cette époque, on traversait l’Atlantique en paquebot. La traversée durait 5 jours. Le matin du dernier jour, j’ai vu apparaître dans la brume la statue de la liberté: un spectacle inoubliable. Vingt huit ans plus tard, j’ai traversé ce même océan en trois heures, à bord de l’avion supersonique Concorde. À l’arrivée, j’ai pris ma voiture pour m’endormir peu après, garé au bord au bord de la route. J’aurais sans doute mieux dormi si j’avais pris un avion ordinaire. Aujourd’hui, Concorde n’existe plus. Aurait-on découvert que la croissance a des limites?

Après l’explosion des moyens de transport est venue celle des moyens de communication. Dans les années 60, il fallait attendre 6 mois pour obtenir le téléphone chez soi. Aujourd’hui, tout le monde a l’internet et communique avec Facebook. Non seulement on a toujours son téléphone sur soi, mais on le remplace de plus en plus par ce qu’on appelle des « smartphones », de véritables ordinateurs de poche qui s’interconnectent les uns aux autres.

Or les biologistes nous disent que la robustesse d’un écosystème est liée à son interconnectivité. Plus son interconnectivité est grande, plus l’écosystème se développe, mais plus il devient fragile. il existe une interconnectivité optimale au delà de laquelle l’écosystème tend à s’effondrer. Nous avons vu qu’on peut aisément transposer ce résultat aux sociétés humaines (billet 116). Nos sociétés actuelles ont une très grande interconnectivité. Celle-ci maximise leur efficience, c’est-à-dire leur aptitude à produire des biens matériels. Elle favorise ce qu’on appelle la croissance économique. Mais plus une société est interconnectée, plus elle devient fragile et dès qu’un lien cède tout peut s’effondrer. C’est le cas d’une société mondialisée dont la culture devient unique. Il semble donc grand temps de démondialiser l’économie et de restaurer la diversité des cultures.

Je voudrais donner ici une lueur d’espoir. Une des caractéristiques de la culture française, qui la distingue de la culture anglaise ou allemande, est le sens de l’égalité. Emmanuel Todd lie cette caractéristique aux règles d’héritage (absence de droit d’ainesse). Le mouvement des gilets jaunes en faveur d’une plus grande égalité sociale semble en être l’expression. Il redonne de l’espoir: la culture française n’a pas encore totalement disparu.


129 – L’origine de la culture française (suite).

Dans mon billet précédent j’ai exprimé l’idée que la culture française s’est développée au cours d’un très long cycle de 1600 ans s’étendant jusqu’à nos jours. De même que diverses variétés génétiques peuvent envahir un même territoire, il en est de même des cultures. Ainsi, venus du nord, les francs ont envahi le bassin parisien pour s’étendre ensuite plus au sud. Pendant ce temps, venant de l’ouest, une autre culture cherche à envahir notre territoire, celle des vikings devenus normands.

En 910, le roi de France, Charles III, met fin aux invasions des normands en offrant à leur chef Rollon sa fille en mariage, à condition qu’il se convertisse au christianisme et qu’il le reconnaisse, lui roi de France, comme son suzerain. Rollon accepte et se convertit. On peut comparer ce processus d’allégeance à une culture dominante au processus physique de retournement de spin en présence d’un champ magnétique dominant. On observe la formation de domaines, appelés domaines d’Ising, à l’intérieur desquels les spins sont majoritairement de même sens. De même, en Histoire, on observe la formation de domaines à l’intérieur desquels une même culture domine. Au Moyen-âge, celle-ci est imposée par les princes qui contrôlent l’armée. Ainsi, la culture dominante est celle dont l’armée dissipe le plus d’énergie. Comme pour les gènes en biologie, la culture des normands s’inclinait devant la culture des francs reconnue comme dominante.

On sait que les normands se sont ensuite tournés vers l’Angleterre où ils ont prit le pouvoir. La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant posa un sérieux problème au roi de France Philippe 1er: son vassal Guillaume était devenu plus riche et plus puissant que lui. La culture dominante n’était plus la culture française. Le fils de Philippe 1er, Louis VI dit “le Gros” fait tout ce qu’il peut pour renforcer son pouvoir. En 1137 il marie son fils Louis à Aliénor (on dit aussi Éléonore) dite “d’Aquitaine” mais meurt peu après. Louis devient roi de France sous le nom de Louis VII dit “le Jeune”. Éléonore était duchesse d’Aquitaine et de Gascogne et comtesse du Poitou. Grâce à ce mariage, le royaume de France s’étendait jusqu’aux Pyrénées. La culture française pouvait de nouveau s’imposer face à la culture anglaise.

Mais Louis VII ne s’entendait pas bien avec Aliénor. Il aurait bien aimé avoir un fils pour lui succéder. Aliénor ne lui donna que deux filles. Il demanda le divorce. A cette époque, il fallait en faire la demande au Pape et il était bien rare qu’il accepte. Pourtant le pape accepta. Le divorce lui fut accordé en 1152. Le royaume de France y perdait la part d’Aliénor. Trois semaines plus tard, celle-ci se remariait avec le jeune Henri Plantagenêt, petit-fils de Guillaume le Conquérant. Duc de Normandie et comte d’Anjou, Henri Plantagenêt possédait aussi le Maine et la Touraine. Deux ans plus tard, à la mort de son oncle Henri Ier d’Angleterre, Henri Plantagenêt devenait roi d’Angleterre sous le nom d’Henri II. Son royaume comprenait alors l’Angleterre et tout l’ouest de la France actuelle à l’exception de la Bretagne qui fut bientôt rattachée à la famille grâce au mariage de son fils Geoffroy avec la duchesse de Bretagne Constance en 1182. La culture anglaise devenait dominante dans tout l’ouest de la France. Elle allait le rester pendant 300 ans.

En l’an 1200, notre territoire avait retrouvé sa population d’avant l’effondrement de l’empire romain. Commence alors la troisième phase (de 1200 à 1600) de ce très long cycle de 1600 ans qui conduit à la France actuelle. Selon la nomenclature de Turchin et Néfédov, il s’agit d’une phase d’expansion. Celle-ci se manifeste d’abord par les départs en croisades. Puis la dissipation d’énergie augmente avec les moulins à eau et à vent. Sous l’influence de l’Italie, une nouvelle époque appelée « Renaissance » prend son essor. L’architecture cherche ses limites. L’art gothique remplace l’art roman.

Mais notre pays reste coupée en deux. L’ouest est sous contrôle de la culture anglaise tandis que l’est reste attaché à la culture française d’origine. De même que les espèces animales se battent pour répandre leurs gènes, de même les sociétés humaines se battent pour répandre leurs cultures. Cela nous conduit à une guerre dite de cent ans durant laquelle une culture venue de l’est, adoptée par les francs, allait s’opposer à une culture venue de l’ouest, imposée par les anglais.

La biologie nous apprend que des semences restées longtemps sous terre peuvent soudainement germer lorsque le climat leur est favorable. Il en est de même des cultures. On sait que la culture française d’origine finit par reprendre le pouvoir grâce à l’intervention d’une jeune paysanne nommée Jeanne d’Arc. On sait aussi que le mot « Lotharingie » a donné en français le mot « Lorraine ». Il ne faut donc pas s’étonner qu’une paysanne venue de Lorraine, Jeanne d’Arc, ait repris le flambeau de la culture française venue initialement de l’est.

Liée à Charlemagne, cette culture redevient dominante au 16ème siècle, mais ne l’emporte pas complètement. De nouvelles cultures, dites protestantes, se manifestent provoquant des guerres de religion. Né dans le sud-ouest, donc marqué par le libéralisme anglais, Henri IV met fin aux conflits avec à l’édit de Nantes (1598).

Commence alors la quatrième phase (1600 à nos jours) de ce long cycle de 1600 ans. Selon la nomenclature de Turchin et Néfédov, il s’agit d’une phase de « stagflation ». La culture française y est à son apogée avec le règne de Louis XIV. Ce dernier n’hésite pas à révoquer l’édit de Nantes (1685) et à imposer le catholicisme comme religion d’État, conduisant de nombreux protestants à l’exil.

Pendant ce temps, grâce au traité de Westphalie, l’Europe s’organise en États-nations, limitant le rôle des princes et de leurs alliances matrimoniales. C’est alors l’explosion démographique du 18ème siècle, dit le siècle des lumières. L’émancipation des peuples va conduire à la révolution française durant laquelle les protestants français retrouvent tous leurs droits. La culture française en sortira affinée grâce à un concept qui lui est propre, celui de laïcité: les problèmes de religion sont relégués au domaine privé.

Tandis que la France est le premier pays à maîtriser son explosion démographique, cette dernière se poursuit à l’échelle mondiale. Cernée par la mondialisation, la culture française entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de crise. Saura-t’elle sauvegarder une certaine autonomie ou va-t’elle, au contraire, perdre toute sa spécificité?


128 – L’origine de la culture française

La biologie nous apprend que animaux coopèrent lorsqu’ils ont des gènes communs. C’est le phénomène de sélection de parentèle. Il s’applique aux fourmis ou aux abeilles. De génétique, l’évolution de l’homme est devenue culturelle. Cela implique que les hommes coopèrent lorsqu’ils ont une culture commune: la sélection de parentèle est devenue culturelle. Ce qui fait la spécificité d’une nation, c’est la culture commune de ses habitants, indépendamment de leur origine. C’est elle qui les incite à coopérer.

La culture d’une nation lui vient de sa géographie et de son histoire. Je commencerai par la géographie. La France possède un lieu, situé en Côte d’or, où trois rivières prennent chacune leur source à quelques kilomètres les unes des autres. Il s’agit de l’Armançon, de l’Arroux et de l’Ouche. L’Armançon se jette dans l’Yonne. De là ses eaux vont dans la Seine et aboutissent dans la Manche. L’Arroux se jette dans la Loire qui envoie ses eaux dans l’océan Atlantique. L’Ouche se jette dans la Saône, d’où ses eaux vont dans le Rhône puis en Méditerranée. La France s’est naturellement constituée autour de trois bassins fluviaux différents pour s’ouvrir au monde à travers trois étendues maritimes différentes. Elle leur doit la diversité de sa culture qu’elle a réussi à unifier à travers les épreuves subies par ses habitants. De là découle l’essentiel de l’Histoire de France. Pour un pays aux alluvions fertiles, avoir des ouvertures maritimes sur le monde c’est avoir des portes grandes ouvertes aux envahisseurs venus de terres moins fertiles. C’est le cas du midi de la France: le massif des Maures en perpétue la mémoire. C’est le cas aussi de la Normandie dont le nom vient des normands, c’est-à-dire des gens venus du nord connus aussi sous le nom de Vikings.

La culture française s’est ainsi façonnée au cours d’un très long cycle de 1600 ans, démarrant avec l’effondrement de l’empire romain, soit environ 400 ans après Jésus-Christ, pour aboutir à nos jours. On peut décomposer ce cycle en quatre phases de 400 ans chacune. La première phase s’étend de l’an 400 à l’an 800. Suivant la nomenclature de Turchin et Néfédov, c’est clairement une phase de crise. La population du territoire y chute d’un facteur deux. L’éducation est à son point le plus bas (billet 125). C’est l’époque des rois dits « fainéants » qui ne savent ni lire ni écrire. Sans autre culture que sa religion, le peuple ne sait plus à quel saint se vouer. Il suffit à un envahisseur barbare un peu entreprenant de se convertir au christianisme, pour prendre le pouvoir. C’est ainsi que Clovis, roi des francs, donna le nom de sa tribu à ce qui deviendra plus tard la France.

La phase suivante s’étend de l’an 800 à l’an 1200. Selon la même nomenclature, c’est une phase de dépression, au cours de laquelle un territoire s’organise. Ayant repoussé les arabes à Poitiers, Charles Martel est considéré par l’église comme son sauveur. Celle-ci va aider ses descendants à prendre le pouvoir. C’est ainsi que Charlemagne, petit fils de Charles Martel, se retrouve à la tête d’un vaste empire comprenant l’Espagne, la France, la Belgique, les Pays Bas, l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Hongrie et l’Italie. En l’an 800, il en est sacré l’empereur par le pape Léon III à Rome.

Les petits fils de Charlemagne se disputeront cet empire: Charles héritera de la partie l’Ouest, Lothaire de la partie médiane, tandis que Louis héritera de la partie germanique. La partie médiane s’étendait des Pays Bas au nord de l’Italie. En faisait partie la Bourgogne qui se retrouva un moment associée à la Provence. La vallée du Rhône lui ouvrait un débouché vers la mer, d’où partirent plus tard les croisades.

Peu après, les Vikings traversèrent la Manche. Contrairement aux arabes repoussés par Charles Martel, ils se convertissaient à la religion locale dès leur arrivée. Ils purent ainsi pénétrer depuis la Normandie jusqu’à la Suisse. Les Français leur doivent le goût du fromage. Je rappellerai ce qu’il en advint dans un prochain billet. Depuis cette époque, la culture française a évolué. Elle n’est plus aussi liée à la religion. Je reviendrai plus tard sur sa spécificité.

On confond encore trop souvent ethnie et culture. Aujourd’hui beaucoup d’individus d’ethnie algérienne ont adopté la culture française. Réciproquement, bien des français ont adopté certaines aspects de la culture algérienne comme, par exemple, le couscous. Je pense cependant qu’il était illusoire de penser qu’un pays ayant sa propre culture comme l’Algérie puisse un jour s’identifier à la France.


127 – Une monnaie au service du bien commun

Il est assez rare de voir un entrepreneur défendre la notion de bien commun. C’est pourtant ce que fait Philippe Derudder dans son dernier livre intitulé « Une monnaie au service du Bien commun (éditions Yves Michel). Il est intéressant de voir que l’auteur y propose une économie à double monnaie, comme je l’ai fait moi-même à l’école des mines de Paris (billet 120).

Philippe Derudder est connu pour son soutien aux monnaies locales complémentaires à travers son association AISES. Le lecteur trouvera dans son livre une description très pédagogique des propriétés de la monnaie. C’est ainsi que, dans une petite histoire, un billet de banque reconnu faux est déchiré après avoir permis à un certain nombre de personnes de payer leurs dettes. Tout ceci n’étonnera pas un scientifique qui sait que la monnaie a les propriétés formelles d’un catalyseur en chimie. De même qu’un catalyseur est régénéré à la fin d’une réaction, toute monnaie empruntée est rendue une fois que l’investissement a porté ses fruits.

Mélangez un volume d’oxygène à deux volumes d’hydrogène: rien ne se passe. Ajoutez au mélange un petit morceau de platine: le mélange explose. Il n’est donc pas surprenant que certains auteurs parlent de « violence de la monnaie » (1). De même, on peut donc s’attendre à ce qu’une monnaie au service du bien commun ait des effets très importants: le souhait, clairement exprimé par l’auteur, est qu’une monnaie au service du bien commun favorise la coopération, ce qui est très louable.

Malheureusement, l’auteur semble ne s’intéresser qu’aux monnaies locales. À une époque où l’économie devient mondialisée, ne faudrait-il pas mieux réintroduire des monnaies communes aux échelles nationales? C’est en effet à cette échelle que s’est développée la coopération. Après mon intervention à l’école des mines, l’économiste Jacques Sapir a parlé longuement de souveraineté nationale. Dans son livre, Derudder parle d’espace économique dédié au bien commun (EEBC), mais ne parle pas de nation. Les entrepreneurs craindraient-ils toute souveraineté nationale?

Un des lois les plus fondamentales de la biologie, entièrement vérifiée quantitativement, est la loi dite de sélection de parentèle. Elle nous dit que le degré de coopération entre deux êtres vivants est proportionnel au nombre de leurs gènes communs. Elle explique la coopération entre deux fourmis d’une même fourmilière ou entre deux abeilles du même essaim.

Chez l’homme, où les échanges sont devenus culturels, la coopération est proportionnelle au degré de culture commune. Celle-ci s’observe principalement à l’échelle nationale parce que les individus d’une même nation ont une histoire commune. Celle-ci se traduit généralement par une langue commune. On doit donc s’attendre à un maximum de coopération à l’échelle nationale. Un des effets de la mondialisation est le mélange des cultures. Cela implique une dégradation de la coopération. Si une monnaie complémentaire devient nécessaire pour renforcer la coopération, n’est-ce pas à l’échelle nationale qu’il faudrait l’introduire pour avoir le plus de chance de succès?

Manifestement, l’auteur a une certaine réticence vis à vis de toute action de l’État. Il est vrai que la création de monnaie par l’État a toujours eu mauvaise presse. Ceci est dû au fait qu’historiquement les États ont payé leurs dettes en créant de la monnaie, ce qui lui faisait perdre de la valeur. Ce ne serait plus le cas pour une monnaie d’État en concurrence avec une monnaie internationale. Nos dirigeants n’ont pas d’autres mots à la bouche que ceux de « concurrence libre et non faussée », mais lorsqu’il s’agit de monnaie, il n’est plus question de concurrence, sauf à l’échelle locale où elle reste inoffensive!

Un des biens communs fondamentaux est l’éducation. Imagine t’on payer les enseignants en monnaie locale? Ce serait revenir à une éducation à la carte, différente d’une région à une autre. Un État qui n’a plus d’éducation commune n’a plus de culture commune: ses membres cessent de coopérer. Favoriser les monnaies locales par rapport à une monnaie nationale, c’est favoriser la coopération à l’échelle régionale aux dépens de la coopération à l’échelle nationale.

Cette question d’échelle est très importante. On la retrouve en biologie sous le nom de différenciation cellulaire. Ce processus essentiel permet de distinguer les cellules du foie de celles du poumon ou du cœur. Mais lorsque la différenciation se fait à toute petite échelle, elle devient pathologique: on lui donne le nom de cancer. Pour une analogie entre nos sociétés actuelles et le cancer, voir mon billet 67.

En conclusion, ma réponse à Philippe Derudder est: oui pour une monnaie au service du bien commun, mais à l’échelle nationale pas à l’échelle locale.

(1) Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, PUF, 1982.


125 – Quand les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

Le biologiste Konrad Lorentz (1903-1989) avait remarqué que, lorsqu’ils deviennent très nombreux, les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

Les oiseaux font partie des animaux les plus évolués de la création, peu après les mammifères. Comme les singes, ils sont capables d’imitation. Cela leur permet d’éduquer leurs enfants. Ainsi, chaque famille a un chant particulier qui la distingue des autres familles. Les biologistes ont montré que l’imitation peut provoquer des comportements altruistes, grâce à une sélection de parentèle dite culturelle.

Par exemple, à l’approche d’un aigle, un petit oiseau va pousser des cris. Ce faisant il attire l’attention de l’aigle sur lui et met sa vie en danger. Ce comportement ne peut en aucun cas être d’origine génétique car, s’il l’était, il entraînerait rapidement la disparition du gène en question. Il est donc nécessairement de type culturel (il se transmet par imitation). Il permet la sauvegarde de l’espèce dans son ensemble.

Un comportement altruiste implique un comportement social. Ce dernier est particulièrement visible chez les oiseaux migrateurs lorsque, à l’automne, ils se réunissent avant d’affronter la traversée d’une mer. Un tel comportement est utile à la conservation de l’espèce. Si, par contre, un comportement social met l’espèce en danger, la sélection naturelle dite de parentèle va tendre à l’éliminer.

Lorsqu’une espèce d’oiseaux devient très nombreuse, elle épuise ses ressources en nourriture et met son existence en danger. La sélection de parentèle va tendre à éliminer ce comportement. Dans la mesure où le choix de la nourriture est un comportement culturel transmis par l’éducation, un bébé non-éduqué aura plus de chances d’adopter une nourriture différente de celle de ses parents. Cela expliquerait pourquoi, lorsqu’ils sont très nombreux, les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

En serait-il de même pour l’espèce humaine? Cela parait fort probable. En une ou deux générations, quelques tracteurs ont remplacé des centaines d’ouvriers agricoles. On ne lit plus, on écoute la radio ou on regarde la télévision. On n’écrit plus, on envoie des textos en sms. On ne compte plus, on prend sa calculette. Lire, écrire, compter sont devenus des savoirs d’un autre âge. Nous sommes devenus entièrement dépendant de la technique.

Celle-ci a permis à notre espèce de se multiplier à une vitesse sans précédent. Malheureusement, elle provoque l’épuisement de nos ressources fossiles, la perte de notre biodiversité et le réchauffement climatique. Aujourd’hui on ne transmet plus que des savoirs liés à la technique. On oublie d’apprendre à penser. Notre élite ne cherche plus à comprendre, mais à développer des technologies nouvelles. Continuer à transmettre ces savoirs ne met-il pas notre espèce en danger?

Il fut un temps où faire des études supérieures garantissait un emploi. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des études longues et coûteuses n’apparaissent plus comme une nourriture culturelle aussi attrayante. Certains jeunes font des études supérieures, d’autres s’arrêtent après le bac. Dans une société qui risque de s’effondrer, peut-on dire aujourd’hui ceux qui s’en sortirons le mieux? Si, génétiquement, nous ne formons qu’une seule espèce, culturellement nous en formons de nombreuses. La sélection de parentèle culturelle décidera de l’avenir de nos enfants.

L’histoire nous apprend qu’il y a eu un précédent. Peu avant Jésus-Christ, Jules César parlait et écrivait couramment latin et grec. Trois siècles plus tard, l’empereur Maximilien 1er écrivait mal le latin et ne connaissait pas le grec. En 518 après J.-C., l’empereur byzantin Justin 1er ne savait ni lire ni écrire. Quand j’étais petit, on m’apprenait la chanson: « Le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers… ». Ce n’est qu’avec Charlemagne qu’on réalise enfin l’importance de l’éducation. Peu avant sa mort, il s’efforçait d’apprendre à lire.

De même que la disparition d’une population animale s’identifie à la disparition de ses gènes, de même, la fin d’une civilisation s’identifie à la fin de sa culture. La fin de l’empire romain nous en donne une illustration. Il est temps de le comprendre et de changer la manière dont nous éduquons nos enfants. Survivront ceux qui auront les connaissances fondamentales nécessaires à la reconstruction d’une société, au dépens de ceux qui n’auront que des connaissances techniques.


124 – Le mouvement de la décroissance.

Mon précédent billet a suscité trop de réactions pour que je puisse y répondre individuellement. J’ai en effet eu tort d’appliquer les notions d’efficience et de résilience à des technologies comme le nucléaire ou les éoliennes. Pour être plus exact, ces notions s’appliquent non pas aux technologies mais à leurs utilisateurs.

Dans mon livre intitulé « Thermodynamique de l’évolution », j’explique longuement comment, chez l’homme, l’évolution génétique a été supplantée par une évolution beaucoup plus rapide, dite culturelle. Il existe donc des cultures K et des cultures r. En période de croissance, la sélection naturelle favorise les cultures les plus efficientes, les cultures K. En période de crise, elle favorise des cultures plus résilientes, les cultures r. Vous pouvez aisément déterminer de quel type est votre propre culture. Suivant que vous préférez l’énergie nucléaire ou les éoliennes, vous êtes de culture K ou de culture r.

Grâce aux technologies pétrolières, la population du globe va bientôt atteindre 8 milliards d’habitants. Les prévisions du Club de Rome prévoient 9 milliards en 2030. Cet accroissement a non seulement provoqué un réchauffement climatique dont beaucoup s’inquiètent, mais aussi une perte de biodiversité dont on oublie trop facilement la gravité. Nous entrons clairement dans une phase de crises dont un nombre croissant d’individus pensent qu’elle peut conduire à un effondrement de civilisation.

Supposons maintenant que les centrales nucléaires se multiplient et remplacent nos sources d’énergie actuelles ou même les surpassent. Si c’est le cas, que deviendra la population mondiale en 2030? Que deviendra la biodiversité? Les énergies éoliennes sont soutenues par une association appelée Négawatt. Le nom de l’association en indique clairement la philosophie. C’est ce que j’appelle une culture r. Les lois de la biologie nous disent qu’en phase de crises les mouvements de culture r ont plus de chance de survie que ceux de culture K.

Un bon exemple de mouvement de culture r est le mouvement de la « décroissance ». Ce mot peut malheureusement prêter à confusion: individuellement, un être vivant, plante ou animal, ne décroit jamais: il croit puis il meurt pour être remplacé par d’autres. Il en est de même des entreprises économiques. Par contre une population, ou un certain nombre d’entreprises indépendantes peuvent décroître. Il est clair que le débat entre la croissance et la décroissance est en fait un débat entre la culture K et la culture r.

La philosophie de la culture r est parfaitement décrite dans un mensuel qui porte le nom de « La décroissance ». Il n’est donc pas surprenant que ce mensuel comporte une rubrique contre l’énergie nucléaire. Une autre rubrique, intitulée « La simplicité volontaire », illustre très bien la différence entre une société complexe, optimisée pour son efficience et une société plus simple, optimisée pour sa résilience. Alors que la première est susceptible d’effondrement, la seconde a plus de chances de survivre durant une phase de crises.

Parmi les ouvrages publiés dans la mouvance de la « décroissance », j’aimerais en citer un auquel j’ai personellement participé. Il s’intitule « Le progrès m’a tuer ». Je trouve ce titre particulièrement bien choisi. D’abord il désigne clairement le coupable qu’on appelle communément le « progrès », c’est-à-dire le progrès technique. En évoquant le « Omar m’a tuer » de l’affaire Omar Raddad, il montre aussi l’inculture de la victime. Bien que celle-ci soit née dans une société capable d’aller dans l’espace, cette même société n’a pas jugé rentable de l’éduquer.

J’ai personnellement contribué à ce livre sous la forme d’un petit texte intitulé « La poule aux œufs d’or » (voir billet 84). Ce texte exprime mon inquiétude de toujours face au financement de la recherche scientifique et technique. Je pense que, comme dans la fable de Jean de La Fontaine, on est en train de tuer la poule aux d’œufs d’or. J’en ai explicité les raisons dans mon billet 122. La fable de La Fontaine est une fable sur l’avarice: on veut éviter le coût de l’éducation, jugée trop chère. Mais sans éducation et recherche fondamentale, on tue la poule qui a engendré le progrès technique.

Le coût de l’information apparait comme une variable fondamentale. Dans toute structure dissipative, l’avantage est à l’élément qui possède le plus d’information. Plus on possède d’information plus on est capable d’en acquérir. Il s’en suit rapidement une très grande disparité des connaissances comme des richesses: ce sont les inégalités sociales. Elles excluent rapidement de l’économie une bonne partie de la population.

Il y a bien des façons de manipuler l’information en sa faveur. L’une d’entre elles est très bien décrite par le grammairien américain Noam Chomsky dans son livre intitulé « The manufacture of consent » (La manufacture du consentement). Une autre, tout aussi insidieuse, est la publicité. Le mouvement de la décroissance est lui-même issu d’un mouvement contre la publicité, né aux États-Unis (pub-busters) puis venu en France sous le nom de « casseurs de pub ».

Le lecteur pourra illustrer ce billet en visionnant l’intervention de Sylvestre Huet, juste avant ma présentation à l’école des mines, puis en lisant la chronique de Stéphane Lhomme dans le numéro 149 du mensuel « La Décroissance » (mai 2018).


123 – L’efficience et la résilience.

Nous avons vu que les sociétés humaines évoluent suivant des cycles de transformations au cours desquels elles mémorisent de l’information qui leur permet d’améliorer leur bien être en dissipant davantage d’énergie. C’est le progrès scientifique et technique. Dans mon billet 121, j’ai montré que ce processus a un rendement analogue au rendement de Carnot d’une machine thermique. Il est d’autant plus grand que l’accroissement d’énergie dissipée par bit d’information mémorisée est élevé. Ce rapport mesure le progrès dit technique. Il exprime la température de sa « source chaude ».

Mais plus une société dissipe de l’énergie, plus elle fait évoluer son environnement. Elle ne peut se maintenir qu’en mémorisant constamment de l’information nouvelle. Elle le fait grâce à la recherche dite fondamentale. L’énergie requise par bit d’information nouvelle supplémentaire représente la température de sa source froide. Plus celle-ci croît, plus le rendement de Carnot de la société décroît. Pour maintenir un bon rendement de Carnot, une société doit développer sa recherche fondamentale tout en évitant de dissiper trop d’énergie, c’est-à-dire en limitant ses développements techniques aux besoins fondamentaux: ceux qui améliorent le bien-être de chacun.

Pour les lecteurs qui trouve ce raisonnement trop abstrait, j’ai décrit mon expérience personnelle dans mon billet 122. Bien qu’ayant effectué mes recherches au sol, j’ai toujours été en contact étroit avec la recherche spatiale, et j’ai montré à quel point je trouvais le coût de cette recherche excessivement élevé. D’autres lecteurs trouveront cette approche trop personnelle et subjective.

Je propose aujourd’hui une troisième approche intermédiaire entre la physique (le rendement de Carnot) et la vie de tous les jours (mon expérience personnelle). Cette approche repose sur la biologie. Tous les écosystèmes oscillent entre l’efficience et la résilience. Cela correspond à deux types de sélection naturelle appelés sélection K et sélection r [1]. La sélection K favorise les organismes les plus efficients, tandis que la sélection r favorise les plus résilients. Le physicien danois Per Bak a montré que c’est une propriété générale de tous les systèmes auto-organisés qu’il a baptisée « criticalité auto-organisée ». Cette propriété s’applique aux sociétés humaines.

Je pense que nos sociétés occidentales viennent de traverser une période de sélection K. Celle-ci favorise les sociétés qui dissipent l’énergie avec le plus d’efficacité. Elle a favorisé l’essor de l’aviation, puis de la recherche spatiale. La sélection K favorise la formation de gros organisme, ceux-ci dissipant plus d’énergie que les petits. Elle a ainsi favorisé la création de la communauté européenne. De telles sociétés ne peuvent se maintenir qu’en mémorisant toujours plus d’information. Cela explique le développement de l’informatique et la loi de Moore. Mais plus une société mémorise d’information, plus elle devient complexe et nous avons vu que plus une société devient complexe, plus elle a tendance à s’effondrer.

En s’effondrant, une société se divise en sociétés plus petites et plus adaptables. Les exemples abondent depuis l’effondrement de l’empire romain jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique, en passant par l’effondrement des empires coloniaux. Le même processus s’applique aux sociétés occidentales. Ayant dissipé plus d’énergie que les autres, elles sont plus susceptibles de s’effondrer. C’est hélas le cas de l’union européenne qui, plus récente, reste plus fragile que les autres. On le voit déjà: face au réchauffement climatique, la France et l’Allemagne ont des stratégies différentes.

Du point de vue biologique, l’effondrement d’une société correspond au passage de la sélection K à la sélection r. La première favorise son efficience, la seconde favorise sa résilience, c’est-à-dire sa faculté d’adaptation. Cela s’applique aux sources d’énergie. Pour des raisons d’efficacité, l’énergie nucléaire conduit à la création d’une centaine d’usines tout à fait performantes, mais très peu résilientes: elles sont à la fois couteuses à installer et couteuses à entretenir. En cas d’incident, des régions étendues peuvent se retrouver privées d’électricité.

Potentiellement beaucoup plus nombreuses et dispersées, les éoliennes sont bien plus résilientes. Faciles à entretenir et à remplacer, elles s’adaptent à la demande. Le développement récent d’éoliennes maritimes flottantes améliore encore leur efficacité et leur résilience. Il est curieux de constater que la France, qui dispose de côtes étendues, s’attache à l’énergie nucléaire alors que l’Allemagne, qui n’en dispose pas, y renonce. Enfin les partisans de l’énergie nucléaire mentionnent que les éoliennes utilisent des aimants permanents contenant des terres rares alors qu’il s’agit de matériaux recyclables tandis que l’uranium, dont l’approvisionnement pose tout autant de problèmes, est un matériau consommable.

Cela nous conduit au cœur du débat politique qui est celui de la croissance économique face à un mouvement encore très minoritaire, dit de la « décroissance ». Je reviendrai sur ce débat dans un prochain billet.

[1] Voir mon livre: « Thermodynamique de l’évolution », section 6.4.


122 – Le coût du progrès scientifique et technique.

À la section 2.5 de mon livre « Thermodynamique de l’évolution » (bas de la page 36), j’ai écrit que les sociétés humaines « s’auto-organisent en formant un cerveau global capable de mémoriser toujours plus d’information. Cette information leur permet de dissiper de plus en plus d’énergie. C’est ce que nous appelons le progrès scientifique et technique ».

Dans mon récent exposé à l’école des mines, j’ai dit qu’un réseau neuronal reçoit de l’information de sa source froide: c’est le cas du cerveau global que forme notre société. Dans mon précédent billet j’ai montré que la température de cette source froide peut s’exprimer en Euros dépensés par bits d’information mémorisée. Cela soulève le problème du coût de la recherche scientifique. Plus ce coût est important, plus la température de notre source d’information est élevée et plus le rendement de Carnot de notre société est bas. Mon précédent billet suggère que les sociétés humaines s’effondrent lorsque leur rendement de Carnot est trop bas. Cela me donne l’occasion d’évoquer ici quelques traits de ma carrière scientifique personnelle.

J’ai débuté ma carrière scientifique sous la direction de Jacques Blamont, un des pères de la recherche spatiale en France. Tandis que les chercheurs de son laboratoire montaient leurs expériences sur des ballons ou des fusées, j’ai préféré étudier le soleil depuis le sol. J’ai monté ma propre expérience derrière la lentille de 25 cm de diamètre qui équipait le petit sidérostat de l’Observatoire de Marseille au centre ville. Quatre ans plus tard, j’avais des résultats publiables, tandis que les ballons de mes camarades éclataient en vol ou leurs fusées s’écrasaient au sol. C’était une époque héroïque, où l’on payait déjà cher le coût de la complexité.

Après avoir créé le laboratoire d’astrophysique de l’université de Nice ou nous avons développé l’héliosismologie, je suis parti aux États-Unis pour y développer l’optique adaptative. Celle-ci permet de compenser les effets optiques de la turbulence atmosphérique et de concurrencer, au moins partiellement, l’observation dans l’espace. C’était l’époque où le télescope spatial Hubble a été lancé. On s’est alors aperçu qu’il ne marchait pas. Une erreur avait été faite produisant ce qu’on appelle une aberration de sphéricité. Il était de plus mal aligné. Il a fallu construire et installer en orbite une optique correctrice. Mon équipe a été parmi celles qui ont déterminé les corrections à faire.

L’optique adaptative nous a permis de voir en infra-rouge ce que le télescope Hubble voyait dans le visible. Parfois nous avons eu la primeur d’une découverte, confirmée ensuite par Hubble, comme l’anneau autour de l’étoile GG Tau dont l’image est en tête de ce blog. Le plus souvent nous n’avons fait que détecter en infra-rouge ce que le télescope spatial voyait déjà dans le visible. C’est le cas par exemple de l’anneau de Neptune et de son satellite Protée. Dans certains cas, l’observation en infra-rouge nous a donné un avantage décisif: nos images infra-rouge des nuages de Neptune ont été affichées dans les couloirs de la NSF qui concurrençait ainsi la NASA.

Il n’est pas question de dénier ici les apports de la recherche spatiale. Ils sont sans commune mesure avec ce que nous avons pu faire au sol. Mais si vous divisez cet apport, mesuré en bits d’information publiées, par le coût de la mise en orbite suivie de la réparation d’un télescope dans l’espace, alors la recherche spatiale risque de faire triste figure. Si vous pensez maintenant au 800 millions d’individus qui souffrent toujours de la faim dans le monde, en quoi a t’on amélioré leur sort? Les scientifiques n’ont-ils pas une part de responsabilité?

Je n’ai décrit ici que le domaine de recherche que je connais pour y avoir participé. Il est facile d’imaginer qu’il en est de même de la recherche nucléaire. Je ne parle pas seulement des recherches sur la fission mais aussi de celles sur la fusion menée dans le sud de la France, notre pays s’étant spécialisé dans ce domaine. A t’on jamais essayé de mesurer leur coût en bits d’information utile par Euro d’argent dépensé?

Sylvestre Huet a introduit les exposés présentés à l’école des mines (billet 120) en se moquant du grand public qui pense que les usines nucléaires produisent des gaz à effet de serre. Cela montre en effet l’état de l’éducation en France: le nombre d’Euros dépensé par bit d’information assimilée confirme que notre société a bien un problème de source froide. Mais ce n’est pas ce que Huet voulait dire. Pour lui notre société a un problème de source chaude, notre source d’énergie, et le nucléaire est la solution. Seulement, voilà: le public n’en veut pas.

De même que chacun d’entre nous a un inconscient, le cerveau global de notre société a un inconscient collectif. Le psychiatre Carl Gustav Jung l’a très bien montré. Lorsqu’on parle de nucléaire, cet inconscient collectif lui associe aussitôt des mots comme Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl ou Fukushima et il n’en veut pas. Autrement dit, il remet en question le progrès scientifique et technique. Cet inconscient nous dit que nos problèmes de société sont liés au progrès scientifique et technique et doute qu’on puisse résoudre ces problèmes par encore plus de progrès. Mon expérience personnelle du financement de la recherche scientifique et technique me dit que cet inconscient a raison.

Joseph Tainter le confirme: les sociétés humaines s’effondrent par excès de prouesses techniques. La civilisation de l’île de Pâques a survécu à l’éradication de tous ses arbres, mais elle s’est effondrée pour avoir érigé des statues aussi impressionantes qu’inutiles. Notre civilisation survivra aussi bien à la fin du pétrole qu’au réchauffement climatique; mais elle s’effondrera pour avoir voulu la lune, un astre mort, sans utilité pour elle. Les civilisations s’effondrent lorsque le coût qu’elles payent pour l’information scientifique et technique devient trop élevé. Leur rendement de Carnot descend alors trop bas. Des civilisations ayant un meilleur rendement les remplacent.