80 – La notion de processus.

Dans ma réponse aux derniers commentaires sur mon billet 77, je parle du néocortex. Le développement du néocortex, notamment le cortex préfrontal, nous distingue des grands singes avec lesquels nous partageons plus de 99% de nos gènes fonctionnels. Quelques gènes, bien ciblés par la sélection naturelle, nous en séparent. Ces quelques gènes nous ont permis non seulement d’éliminer d’autres espèces homo concurrentes mais aussi de décupler par la technique notre dissipation d’énergie et d’envahir toute la planète. On reconnait là l’aspect non-linéaire de l’évolution qui produit des effets disproportionnés, sans rapport avec leurs causes, aspect qui rend son étude difficile.

Dans mon commentaire, je qualifie le néocortex de cerveau rationnel, le siège de la raison. En mathématiques, le mot raison signifie justement proportion. On lie généralement le développement du néocortex à la formation des premières sociétés et à la nécessité de partager équitablement la nourriture en proportion du nombre d’individus. On sait en effet que le néocortex est lié aux activités sociales, notamment le langage. Il est lié aussi à la mémoire dite « mémoire de travail » qui permet le calcul mental. Ces facultés mentales ont permis le développement des mathématiques, outil indispensable à toute science.

Une particularité du cerveau humain, appelée néotémie, est de garder des caractéristiques juvéniles. Les mathématiques ont sans conteste un caractère ludique et leur développement est vraisemblablement lié à ce caractère. Le physicien est plus intéressé par l’application des mathématiques au monde qui nous entoure. La physique reste cependant très proche des mathématiques. Les deux se sont souvent développés de concert comme en physique mathématique, les mathématiques apportant alors la rigueur aux méthodes plus intuitives des physiciens.

Le physicien s’intéresse avant tout aux grandeurs mesurables qui sont un gage de précision, différentes mesures pouvant être comparées entre elles. Les concepts physiques ont été peu à peu étendus à la chimie puis à la biologie et aux sciences humaines, notamment par le biais de la statistique, une progression logique allant du simple au plus complexe.

Je montre dans mon livre (1) comment de génétique, l’évolution est devenue progressivement culturelle. Déterminé dès la naissance par ses gènes, le comportement d’un insecte ou d’un lézard n’évolue plus une fois atteint l’âge adulte. Au contraire, déterminé par sa culture, donc initialement par son éducation, le comportement d’un être humain continue à évoluer toute sa vie.

Personnellement, j’ai évolué dans l’ordre logique: mon premier livre, a été un livre de mathématiques. Son sujet: la transformation de Fourier, est un outil pour les physiciens. Le fait que Joseph Fourier ait développé cet outil pour résoudre l’équation de la chaleur est peut-être prémonitoire de mon intérêt qui a suivi pour la dissipation de l’énergie. Dès ma retraite, je me suis intéressé à la biologie. Mes dernières conférences portent aujourd’hui sur l’économie.

Ma démarche scientifique reste cependant une démarche de physicien. Mes lecteurs ont pu remarquer que j’utilise sans cesse le mot processus. En physique, on parle de processus lorsque des grandeurs physiques sont liées par des équations permettant de décrire leur évolution. Prenons comme exemple une masse attachée au bout d’un ressort. L’équation différentielle qui lie la position de la masse au temps montre que la masse va osciller sinusoïdalement. Elle permet de calculer la période des oscillations.

Il arrive que d’autres grandeurs physiques soient liées par exactement les mêmes équations. C’est le cas par exemple du courant électrique dans une bobine mise en série avec un condensateur. L’équation différentielle qui lie la charge du condensateur au temps est la même que dans l’exemple précédent. Elle montre que le courant électrique va lui aussi osciller et permet de calculer la période des oscillations. Un physicien dira qu’il s’agit du même processus. C’est beaucoup plus qu’une métaphore ou une analogie, parce que la comparaison est quantitative et porte sur des grandeurs mesurables. Le comportement est exactement le même, bien que les échelles de temps ou d’espace peuvent être extrêmement différentes.

En passant du simple au complexe, reconnaître que la monnaie se comporte comme un catalyseur montre que le formalisme de la cinétique chimique pourrait s’appliquer à l’économie. Il apparaîtrait alors clairement que l’évolution économique s’apparente à celle d’une réaction de combustion. Une démarche analogue m’a fait dire que les cycles économiques sont des cycles de machines thermiques. Pour ceux qui ont écouté ma conférence du 12 mars (voir billet 75), j’y ai montré qu’on peut décrire l’évolution de chacun de ces cycles à l’aide des mêmes équations. Un physicien dira encore qu’il s’agit du même processus.

J’ai largement décrit dans mon livre (1), comme dans ce blog, le processus de criticalité auto-organisée découvert par le physicien danois Per Bak. Cet auteur a montré que les extinctions d’espèces en sont une conséquence. Elles sont dues à l’incapacité des gènes à s’adapter à une évolution qui devient trop rapide. L’évolution de l’espèce homo sapiens étant devenue largement culturelle, l’homme peut s’adapter beaucoup plus rapidement au changement de son environnement. Toute adaptation a cependant des limites. Les effondrements de civilisation ont remplacé les extinctions d’espèces. Là encore, le physicien dira qu’il s’agit du même processus. Ce qu’on sait sur l’un de ces deux phénomènes nous aide à comprendre l’autre.

Tandis que les extinctions d’espèces affectent la transmission des gènes, les effondrements de civilisation affectent la transmission de la culture. Dans nos sociétés modernes, ce rôle est réservé à l’école. On doit donc s’attendre à ce qu’un effondrement de civilisation se manifeste d’abord par un effondrement du système scolaire, un sujet que je me propose d’aborder prochainement.

(1) Thermodynamique de l’évolution, Parole éd., 2012.

17 réflexions au sujet de « 80 – La notion de processus. »

  1. Merci encore pour ce billet très éclairant.
    Vous nous avez montré que les transitions économiques peuvent être démontrées par le même processus que les machines thermiques.
    Vous avez montré également la nécessité de deux monnaies, mais comment boucle-t-on le processus de ces deux monnaies?
    Ne faudrait-il pas un revenu dans chaque monnaies?
    Un revenu d’économie de marché en € et un revenu de base en monnaie locale dédiée aux besoins élémentaires développés dans l’objectif d’un développement encore valable dans mille ans.
    Il me semble que par ce biais ce serait le citoyen qui pourrait transformer les € en monnaies locales pour permettre ce développement. On peut aussi penser qu’il pourrait y avoir un retour vers l’économie de marché par l’open source à condition de remettre en question le rente financière.
    N’est-ce pas là la place du revenu de base?

    1. Deux monnaies au minimum sont nécessaires pour assurer une transition continue entre des économies (ou « voies métaboliques ») différentes. Cela s’applique aussi bien aux transitions irréversibles, comme le passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables, qu’aux transitions réversibles comme le passage d’une économie de marché à une économie collaborative. Les salaires peuvent être versés dans l’une ou l’autre monnaie suivant l’origine des revenus. Ils peuvent en particulier être mixtes. L’évolution se fait de façon continue par variation du taux de change entre les deux monnaies.

      1. Bonjour Monsieur Roddier

        Merci pour votre réponse, cependant je voudrais encore un éclaircissement.
        L’intérêt sur la monnaie principale est-il encore de mise dans le processus que vous proposez, si oui quel sera son rôle?

        1. Lors d’une transition économique, l’intérêt sur la monnaie principale tend vers zéro. Celui sur la monnaie secondaire peut même être négatif (voir l’expérience monétaire de Silvio Gesell).

  2. Bonjour François,

    l’épigénétique et notamment la biologie des croyances avec Bruce Lipton montre aujourd’hui que l’évolution se fait par saut quantique.

    1. Le phénomène non linéaire de sensibilité aux conditions initiales remet en cause l’idée de déterminisme et nécessite une révision de la notion de causalité. Les biologistes s’aperçoivent aujourd’hui que les gènes coévoluent avec leur environnement sans qu’il y ait nécessairement une relation de cause à effet. Il en est de même de la culture donc des croyances.

  3. Je trouve la remarque finale de cet article très pertinente. Vivement votre prochain article à ce sujet !

    J’aurais une question à propos de la pénurie de pétrole à venir évoquée dans des articles précédents; dans combien de temps selon vos estimations aurons nous atteint (si ce n’est déjà fait) le pic pétrolier mondial ? Et dans ce cas, quand la pression sera devenu trop intense ne va-t-on pas chercher à liquéfier le charbon dont les réserves me semblent encore abondantes ?

    1. Je dirais que le pic pétrolier mondial est fort heureusement enfin atteint. Notre vrai problème n’est pas celui d’une pénurie d’énergie mais d’une production excessive d’entropie. Il se traduit aujourd’hui par un réchauffement climatique.

      1. un réchauffement climatique accéléré qui risque de mettre en péril la transmission culturelle et provoquer l’effondrement des civilisations.

  4. Vous écrivez dans un de vos billets :
    Il faut peut-être aller plus loin. Ce n’est pas seulement l’économie, mais aussi la psychologie qui est influencée par la dissipation d’énergie. Pourquoi un retraité prend-il l’avion pour passer une semaine aux antipodes ? Par snobisme. Car il identifie son Moi à la quantité d’énergie que dissipe l’avion qu’il prend. Sinon, il se contenterait de ses jambes pour randonner autour de chez lui. Les terroristes qui meurent en tuant le plus de gens possible autour d’eux ne sont que les champions de cette tendance trop générale.

  5. Monsieur Roddier,

    Vos écrits sont passionnants et instructifs et je vous en remercie.

    Ce billet donne à penser que la culture est propre à l’espèce humaine. Or, on sait désormais que le phénomène culturel existe chez les animaux [1], qu’ils peuvent, par exemple, projeter des actions instrumentées (primates, corvidés, etc.) ou s’adonner à des pratiques artistiques liées au sentiment esthétique (oiseaux, cétacés, avec le chant). L’incommensurabilité des langages n’abuse-t-elle pas l’Homme qui se prend ainsi pour une singularité ?

    Merci de votre éclairage.

    [1] Dominique Lestel, Les origines animales de la culture, Coll. Champs, Éditions Flammarion, 2001

    1. Je suis désolé si ce billet a pu vous donner à penser que la culture est le propre de l’espèce humaine. Ceux d’entre vous qui ont lu mon livre « Thermodynamique de l’évolution » (Éd. Parole, 2012), savent que le chapitre 12 (Émergence de la culture) y est consacré à la culture chez les animaux, notamment chez les oiseaux et les mammifères. Vous avez tout à fait raison de dire que l’Homme se prend pour une singularité. Pire, il croit pouvoir s’affranchir des lois de la nature. C’est une des raisons qui conduit nos sociétés à s’effondrer. Merci de me signaler le livre de Dominique Lestel.

  6. Ma remarque sera plutôt d’ordre général et je profite de ce thème généralisant de « processus » pour commencer une série de remarques générales :

    Bien sûr je rends d’abord hommage à votre intelligence et à la simplicité limpide de vos explications.

    Maintenant, ma remarque. Vous voudrez bien me reprendre si je commets une erreur :

    la démarche mathématique à la base de la Physique et des extensions fort intéressantes que vous proposez à des domaines vivants possède une faille constitutive si on interprète Gödel comme suit :

    en effet, pour ce Logicien, les théories mathématiques possédant axiomatiquement l’Arithmétique ( c’est à dire toutes celles auxquelles vous faites référence dans ce blog) sont : soit incomplètes (indécidables localement), soit contradictoires (absurdes).

    Ce fait résulterait du fameux théorème d’incomplétude portant son nom.

    Cette faille est comme un accroc dans un tricot : on peut très bien ne pas le remarquer, voire l’ignorer. L’usage de la théorie peut très bien finir par tout réduire en charpie ( au niveau du réel cette fois).

    Il y a là comme un noeud réciproque entre le réel, envisagé sous l’angle arithmétique et la théorie de l’entropie. J’espère que nous aurons l’occasion d’approfondir cette question.

    A bien tôt de vous lire.

    Eric Basillais

  7. Hélas cet article « ping » n’est qu’un travail journalistique sans intérêt autre qu’idéologique. Il n’y a rien de logique là.

    Je reste donc sur ma faim. J’aurais pensé rencontrer un scientifique, une fois dans ma vie, qui, ne craignant plus pour sa carrière, pointerait le problème soulevé par Gödel et « enterré » par Popper.

    Un tel déni venant de la part d’une telle « église » (on se retrouve dans la situation de Galilée) est partie constituante du problème. Il ne s’agit pas que d’entropie. Celle-ci n’est autorisée que par une manie technicienne devenue aveugle, faute de scientifiques au clair avec ce problème… et autorisés (c’est un autre problème aussi important que le premier).

    Par conséquent, je peux prédire un arrêt violent à toute cette civilisation illogique et dénégatrice. Non de mon fait. Mais du sien.

    J’aurais souhaité, je souhaite toujours, que la Raison l’emporte sur les préjugés revêtus de fausse légitimité scientifique.

  8.  » Dès ma retraite, je me suis intéressé à la biologie. »

    Pourriez-vous svp recommander un ou des ouvrages en français – à la fois synthétiques et complets – sur les principes fondamentaux de la biologie.

    Merci

    1. Désolé, il n’y en a pas! Vous trouverez à la fin de mon propre livre (Thermodynamique de l’évolution) une liste des principaux ouvrages qui m’ont inspiré.

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