127 – Une monnaie au service du bien commun

Il est assez rare de voir un entrepreneur défendre la notion de bien commun. C’est pourtant ce que fait Philippe Derudder dans son dernier livre intitulé « Une monnaie au service du Bien commun (éditions Yves Michel). Il est intéressant de voir que l’auteur y propose une économie à double monnaie, comme je l’ai fait moi-même à l’école des mines de Paris (billet 120).

Philippe Derudder est connu pour son soutien aux monnaies locales complémentaires à travers son association AISES. Le lecteur trouvera dans son livre une description très pédagogique des propriétés de la monnaie. C’est ainsi que, dans une petite histoire, un billet de banque reconnu faux est déchiré après avoir permis à un certain nombre de personnes de payer leurs dettes. Tout ceci n’étonnera pas un scientifique qui sait que la monnaie a les propriétés formelles d’un catalyseur en chimie. De même qu’un catalyseur est régénéré à la fin d’une réaction, toute monnaie empruntée est rendue une fois que l’investissement a porté ses fruits.

Mélangez un volume d’oxygène à deux volumes d’hydrogène: rien ne se passe. Ajoutez au mélange un petit morceau de platine: le mélange explose. Il n’est donc pas surprenant que certains auteurs parlent de « violence de la monnaie » (1). De même, on peut donc s’attendre à ce qu’une monnaie au service du bien commun ait des effets très importants: le souhait, clairement exprimé par l’auteur, est qu’une monnaie au service du bien commun favorise la coopération, ce qui est très louable.

Malheureusement, l’auteur semble ne s’intéresser qu’aux monnaies locales. À une époque où l’économie devient mondialisée, ne faudrait-il pas mieux réintroduire des monnaies communes aux échelles nationales? C’est en effet à cette échelle que s’est développée la coopération. Après mon intervention à l’école des mines, l’économiste Jacques Sapir a parlé longuement de souveraineté nationale. Dans son livre, Derudder parle d’espace économique dédié au bien commun (EEBC), mais ne parle pas de nation. Les entrepreneurs craindraient-ils toute souveraineté nationale?

Un des lois les plus fondamentales de la biologie, entièrement vérifiée quantitativement, est la loi dite de sélection de parentèle. Elle nous dit que le degré de coopération entre deux êtres vivants est proportionnel au nombre de leurs gènes communs. Elle explique la coopération entre deux fourmis d’une même fourmilière ou entre deux abeilles du même essaim.

Chez l’homme, où les échanges sont devenus culturels, la coopération est proportionnelle au degré de culture commune. Celle-ci s’observe principalement à l’échelle nationale parce que les individus d’une même nation ont une histoire commune. Celle-ci se traduit généralement par une langue commune. On doit donc s’attendre à un maximum de coopération à l’échelle nationale. Un des effets de la mondialisation est le mélange des cultures. Cela implique une dégradation de la coopération. Si une monnaie complémentaire devient nécessaire pour renforcer la coopération, n’est-ce pas à l’échelle nationale qu’il faudrait l’introduire pour avoir le plus de chance de succès?

Manifestement, l’auteur a une certaine réticence vis à vis de toute action de l’État. Il est vrai que la création de monnaie par l’État a toujours eu mauvaise presse. Ceci est dû au fait qu’historiquement les États ont payé leurs dettes en créant de la monnaie, ce qui lui faisait perdre de la valeur. Ce ne serait plus le cas pour une monnaie d’État en concurrence avec une monnaie internationale. Nos dirigeants n’ont pas d’autres mots à la bouche que ceux de « concurrence libre et non faussée », mais lorsqu’il s’agit de monnaie, il n’est plus question de concurrence, sauf à l’échelle locale où elle reste inoffensive!

Un des biens communs fondamentaux est l’éducation. Imagine t’on payer les enseignants en monnaie locale? Ce serait revenir à une éducation à la carte, différente d’une région à une autre. Un État qui n’a plus d’éducation commune n’a plus de culture commune: ses membres cessent de coopérer. Favoriser les monnaies locales par rapport à une monnaie nationale, c’est favoriser la coopération à l’échelle régionale aux dépens de la coopération à l’échelle nationale.

Cette question d’échelle est très importante. On la retrouve en biologie sous le nom de différenciation cellulaire. Ce processus essentiel permet de distinguer les cellules du foie de celles du poumon ou du cœur. Mais lorsque la différenciation se fait à toute petite échelle, elle devient pathologique: on lui donne le nom de cancer. Pour une analogie entre nos sociétés actuelles et le cancer, voir mon billet 67.

En conclusion, ma réponse à Philippe Derudder est: oui pour une monnaie au service du bien commun, mais à l’échelle nationale pas à l’échelle locale.

(1) Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, PUF, 1982.


14 réflexions au sujet de « 127 – Une monnaie au service du bien commun »

  1. Mais les structures plus petites ne sont elles pas plus adaptables?

    En particulier, une ville qui développe le local dépend moins des transports et de la mondialisation, se diversifie et a une gouvernance plus réactive.
    Le changement de contexte, passant d’un état stable à un état turbulent, devrait normalement favoriser le local -et donc les monnaies qui vont avec- selon la théorie de l’évolution culturelle, non?

    Autrement dit, pensez-vous qu’un pays de la taille de la France puisse garder une culture commune face aux crises de plus en plus fortes et fréquentes de l’anthropocène?

    Merci

  2. Bon et si on dit que la Bretagne est un état ça vous ira ?
    La Suisse est un état, plus petit que la France et ne s’en sort pas si mal. A l’inverse des états plus grands peuvent avoir des difficultés.

    Pourquoi « l’état » serait-il mieux que la région ou que le continent ou la planète ?
    Vos argument sont intéressants, mais à aucun moment vous n’expliquez quels seraient les critères pour déterminer la taille idéale d’une structure coopérative ?
    Il y a quelques études qui essayent de trouver le juste milieu entre économie d’échelle et complexité pour trouver la bonne taille d’un état ?

    Pourquoi pas un fédéralisme avec subsidiarité ou une panarchie ?

    L’état à de nombreux défauts (concentration inévitable du pouvoir et abus inévitables, vérifié partout en tout temps).

    Il me semble donc important d’avoir un ou des critères objectifs pour déterminer quelle doit être sa taille.
    Si on dit « le plus grand le mieux » alors imposons une langue commune aux européens et une monnaie commune …
    Si on ne dit pas « le plus grand le mieux », alors jusqu’ou aller dans le petit ?

    Bref, billet intéressante, mais insatisfaisant.

    1. Par exemple le problème du réchauffement climatique est un problème global et çà n’est pas à l’échelle locale qu’il se réglera si tant est qu’il puisse être solutionné …

      Le problème de la sécurité aussi, de la justice, de l’éducation etc etc

      Dans l’histoire de l’humanité toutes ces choses ont d’abord germé localement puis ensuite, pour faire court, sont devenues nationales pour permettre les progrès et une paix relative dans un monde devenant ainsi international. Il n’y aura pas plus de progrès si on ne s’entend pas à l’échelle mondiale sur des valeurs communes à gérer de manières communes.
      L’éducation, l’hygiène, la justice, la liberté de penser et de chercher etc etc

      Les glorioles locales, fermées sur leurs richesses sont infiniment néfastes à la paix dans le monde. Je pense que les multinationales qui empoisonnent la planètes y prennent leurs racines, quand ces « gloires » locales n’ont pas suffisamment de place et deviennent conquérantes pour leur profit égoïste (et inutile autant qu’il peut être polluant et source de gaspillage).

      En même temps il y a des choses qui ne peuvent être que locales et qu’il faut préserver, comme par exemple la forêt amazonienne ou des agricultures respectueuses et durables …

    2. Je réponds aux commentaires de Yannick et de Yoananda. Comme je l’explique largement dans mon livre (La thermodynamique de l’évolution) et dans ce blog, la taille optimale d’une structure dissipative est déterminée par un compromis entre l’adaptation (sélection K) et l’adaptabilité (sélection r). Nos sociétés vont s’effondrer parce qu’elles dissipent trop d’énergie. Reste à savoir ce qu’on peut ou veut y faire. Introduire une monnaie à l’échelle nationale permettrait de réguler la dissipation d’énergie et d’éviter l’effondrement d’un pays comme la France. On peut aussi laisser la France s’effondrer, ce qui est un mode d’adaptation. L’exemple de la Suisse est éclairant. Elle a gardé sa monnaie nationale et a refusé de faire partie de l’Europe. Il n’est donc pas étonnant qu’elle s’en sorte très bien.

  3. Pas besoin d’opposer local à national et à international. Pour chaque marchandise / service à échanger il existe une échelle optimale. Si j’ai besoin d’un système éducatif homogène au niveau national (ce sur quoi il y a ausis largement de quoi débattre), alors celui-ci doit de monnayer (salaires) à l’échelle nationale ; mais pour consommer des produits alimentaire « locaux », alors une monnaie nationale ne sera pas adaptée.
    Il y a une dimension fractale dans la construction de la transition.

  4. Bonjour à tous,

    « Battre monnaie » fait partie d’un bloc de souveraineté avec :

    – faire les lois ;

    – rendre la justice ;

    – décider de la paix et de la guerre.

    Pour être efficace, économiquement parlant, une monnaie ne peut se concevoir isolément de l’ensemble de ces souverainetés, seules capables de se protéger les unes les autres…

    La taille de l’entité disposant de sa propre monnaie ne change rien à l’affaire mais l’échelon National reste le plus pertinent pour la sécuriser.

  5. Bonjour Monsieur Roddier,

    Vous écrivez :

    – «En conclusion, ma réponse à Philippe Derudder est: oui pour une monnaie au service du bien commun, mais à l’échelle nationale pas à l’échelle locale.»

    En effet, seule la puissance d’un État démocratique peut réellement sécuriser (garantir) sa monnaie – la sécurité étant le premier bien commun – et conférer une valeur démocratique à la création/destruction de cette monnaie concernant l’auto-financement National des politiques publiques.

  6. La création de monnaies locales non contrôlées et non garanties par l’État représente un danger économique concurrentiel potentiel contre ce même État.

  7. Bonjour monsieur Roddier, vous dites ceci:
    Ne faudrait-il pas mieux réintroduire des monnaies communes aux échelles nationales? C’est en effet à cette échelle que s’est développée la coopération.

    Il faut savoir aussi que c’est à cette échelle que s’est développé le capitalisme industriel d’accumulation à croissance exponentielle qui aujourd’hui est financiarisé (on fait du fric avec du fric en vendant n’importe quoi, mais surtout en spéculant). Je pense qu’on ne peut pas revenir aux monnaies nationales comme « monnaies froides » et avec l’€ comme « monnaies chaudes » sans avoir fait le ménage avec cette question.
    La question étant qu’entend-t-on par coopération, de quoi parlons nous? Où s’arrête-t-elle? Quid de la biosphère et de son fonctionnement qui devrait nous inspirer? Une coopération simplement entre les hommes je n’y crois une seconde, sans l’environnement de la biosphère on est mort.

  8. Bonjour,

    Comment définir la monnaie de façon rigoureuse, c’est à dure d’un point de vue biologique ?

    Sans recourir à l’analogie du catalyseur chimique.

  9. Bonjour,

    Pour faire une analogie avec le vivant, comparons un Etat à une cellule, il y a ce qui se passe dedans et ce qui se passe dehors avec entre les deux la paroi cellulaire.

    Ce qui donne une monnaie nationale pour le commerce intérieur de l’Etat

    Et une unité de compte internationale pour le commerce extérieur de l’Etat

    C’est, si je ne trompe, la position défendue de lonngue date par Martin Armstrong qui est loin d’être un novice sur ces questions monétaires

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