125 – Quand les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

Le biologiste Konrad Lorentz (1903-1989) avait remarqué que, lorsqu’ils deviennent très nombreux, les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

Les oiseaux font partie des animaux les plus évolués de la création, peu après les mammifères. Comme les singes, ils sont capables d’imitation. Cela leur permet d’éduquer leurs enfants. Ainsi, chaque famille a un chant particulier qui la distingue des autres familles. Les biologistes ont montré que l’imitation peut provoquer des comportements altruistes, grâce à une sélection de parentèle dite culturelle.

Par exemple, à l’approche d’un aigle, un petit oiseau va pousser des cris. Ce faisant il attire l’attention de l’aigle sur lui et met sa vie en danger. Ce comportement ne peut en aucun cas être d’origine génétique car, s’il l’était, il entraînerait rapidement la disparition du gène en question. Il est donc nécessairement de type culturel (il se transmet par imitation). Il permet la sauvegarde de l’espèce dans son ensemble.

Un comportement altruiste implique un comportement social. Ce dernier est particulièrement visible chez les oiseaux migrateurs lorsque, à l’automne, ils se réunissent avant d’affronter la traversée d’une mer. Un tel comportement est utile à la conservation de l’espèce. Si, par contre, un comportement social met l’espèce en danger, la sélection naturelle dite de parentèle va tendre à l’éliminer.

Lorsqu’une espèce d’oiseaux devient très nombreuse, elle épuise ses ressources en nourriture et met son existence en danger. La sélection de parentèle va tendre à éliminer ce comportement. Dans la mesure où le choix de la nourriture est un comportement culturel transmis par l’éducation, un bébé non-éduqué aura plus de chances d’adopter une nourriture différente de celle de ses parents. Cela expliquerait pourquoi, lorsqu’ils sont très nombreux, les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants.

En serait-il de même pour l’espèce humaine? Cela parait fort probable. En une ou deux générations, quelques tracteurs ont remplacé des centaines d’ouvriers agricoles. On ne lit plus, on écoute la radio ou on regarde la télévision. On n’écrit plus, on envoie des textos en sms. On ne compte plus, on prend sa calculette. Lire, écrire, compter sont devenus des savoirs d’un autre âge. Nous sommes devenus entièrement dépendant de la technique.

Celle-ci a permis à notre espèce de se multiplier à une vitesse sans précédent. Malheureusement, elle provoque l’épuisement de nos ressources fossiles, la perte de notre biodiversité et le réchauffement climatique. Aujourd’hui on ne transmet plus que des savoirs liés à la technique. On oublie d’apprendre à penser. Notre élite ne cherche plus à comprendre, mais à développer des technologies nouvelles. Continuer à transmettre ces savoirs ne met-il pas notre espèce en danger?

Il fut un temps où faire des études supérieures garantissait un emploi. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des études longues et coûteuses n’apparaissent plus comme une nourriture culturelle aussi attrayante. Certains jeunes font des études supérieures, d’autres s’arrêtent après le bac. Dans une société qui risque de s’effondrer, peut-on dire aujourd’hui ceux qui s’en sortirons le mieux? Si, génétiquement, nous ne formons qu’une seule espèce, culturellement nous en formons de nombreuses. La sélection de parentèle culturelle décidera de l’avenir de nos enfants.

L’histoire nous apprend qu’il y a eu un précédent. Peu avant Jésus-Christ, Jules César parlait et écrivait couramment latin et grec. Trois siècles plus tard, l’empereur Maximilien 1er écrivait mal le latin et ne connaissait pas le grec. En 518 après J.-C., l’empereur byzantin Justin 1er ne savait ni lire ni écrire. Quand j’étais petit, on m’apprenait la chanson: « Le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers… ». Ce n’est qu’avec Charlemagne qu’on réalise enfin l’importance de l’éducation. Peu avant sa mort, il s’efforçait d’apprendre à lire.

De même que la disparition d’une population animale s’identifie à la disparition de ses gènes, de même, la fin d’une civilisation s’identifie à la fin de sa culture. La fin de l’empire romain nous en donne une illustration. Il est temps de le comprendre et de changer la manière dont nous éduquons nos enfants. Survivront ceux qui auront les connaissances fondamentales nécessaires à la reconstruction d’une société, au dépens de ceux qui n’auront que des connaissances techniques.


12 réflexions sur « 125 – Quand les oiseaux n’éduquent plus leurs enfants. »

  1. Bonsoir Mr. Roddier,

    Tout d’abord je voudrais vous remercier. J’ai eu la chance d’assister à une de vos conférences, c’était à l’IAP il presque 10 ans maintenant, j’avais à peine 18 ans.
    Votre approche très anglobante, fondamentale m’est aujourd’hui indispensable pour appréhender les problématiques de nos sociétés modernes et plus largement comprendre le monde qui nous entoure.

    Pour ce qui est de votre billet, je trouve la fin un peu vague..
    Quelles sont les connaissances fondamentales nécessaires à la reconstruction d’une société ? Ça dépend du niveau d’effondrement ! Mais il y a des incontournables, le socle commun de la scolarité obligatoire, une condition physique des plus correcte mais ensuite ?? Comment se former et que transmettre aux plus jeunes. Aujourd’hui avoir des connaissances en informatique voir en programmation me paraît indispensable mais demain ?? Sans électricité toute cette connaissance devient obsolète.
    Vous différenciez connaissances nécessaires à la reconstruction d’une société et connaissances techniques mais tout ça n’est il pas profondément imbriqué ? C’est surtout la complexité, la spécialisation et la « hauteur » de la technique qui feront la différence. Survivront ceux qui auront les connaissances adaptées à un environnement post-effondrement. Reste à pouvoir l’anticiper.

  2. En plus du manque d’éducation et d’une éducation trop spécialisée et industrielle, inadaptée aux enjeux d’un effondrement de civilisation, des problèmes graves viennent encore envenimer le tableau: l’omniprésence des écrans va jusqu’à provoquer de nombreux cas d’autisme (une forme d’autisme qui est réversible), au pire, avec toutes les nuances d’abrutissement possible qu’on imagine entre l’état d’autisme et l’état « normal ». L’omniprésence des produits chimiques dans l’environnement perturbe fortement les fonctions endocriniennes et l’assimilation de l’iode chez les femmes enceintes, provocant du crétinisme. Il me semble même avoir lu que ce ou ces problèmes sont suffisamment graves pour affecter le PIB d’un pays riche.

  3. Bonjour,

    Je suis tout-à-fait en phase avec ce que vous écrivez dans ce billet.
    (et d’ailleurs grosso modo avec les conclusions des analogies thermodynamiques que vous faites en général)

    Par contre je persiste à dire que c’est la mathématique qui est « au-delà » de la physique, et non l’inverse; pour moi le point de vue mathématique permet de « penser l’univers » de façon beaucoup (vraiment beaucoup!) plus large que la physique.
    Galilée disait que le livre de la nature était écrit en langage mathématique. Je suis de plus en plus convaincu qu’il a raison. Pour moi, si les maths dominent la physique, c’est principalement parce qu’elles sont le langage qu’utilisent les physiciens, et que la façon dont les mathématiciens élaborent ce langage échappe complètement aux physiciens.

    PS: Beaucoup de vos analogies (économiques, voire civilisationnnelles) se réfèrent au cycle de Carnot.
    En lisant Wiki sur le cycle cardiaque (systole/diastole) j’ai aussitôt pensé à une analogie avec celui de Carnot (en le ramenant à deux phases, l’un « compressive » l’autre « détentive »). À ma grande surprise je n’ai rien trouvé sur la toile. Je suis intéressé par les références que vous pourriez avoir à ce sujet.

  4. Bonjour à Monsieur Roddier et à tous,

    @Cloudy,

    Je pense que la connaissance la nécessaire à la reconstruction est la culture générale, par opposition à la spécialisation et cela est d’autant plus vrai concernant les décideurs.

    La technocratie est typiquement une politique de spécialistes et si l’on peut aisément constater l’inculture générale des décideurs au sein de l’Union Européenne, on perçoit également l’échec du Système planificateur – le seul qu’ils sont capable de concevoir – lorsqu’il s’applique à différentes cultures, toutes très riches mais infiniment divergentes dans leur essence historique, religieuse et morale…

    « La véritable école du commandement est celle de la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, (…) de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine et de l’esprit humain. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote… »

    Le fil de l’épée, Charles de Gaulle

  5. A force de connaître une infinité de choses dans un secteur extrêmement restreint, les « spécialistes » ne finissent-ils pas, hélas, par savoir tout sur rien ?…

    C’est bien la moindre reconnaissance que l’on doit avoir envers notre hôte qui abat les cloisons entre les spécialités scientifiques et notamment, entre les sciences dures et les sciences humaines, élargissant et éclairant le passage vers la compréhension du tout…
    Qu’il en soit remercié !

    J’en profite pour faire un vœux…
    J’espère qu’un prochain billet abordera le cycle de l’eau dans l’ensemble de ses composantes scientifiques (thermodynamique, climatique, entre autre…) et humaines car la résolution des problèmes de notre futur proche lui est intimement liée…

    Pour ma part, j’ai la certitude que notre survie dépendra DABORD de nos capacités à retenir l’eau douce sur les terres émergées pour en augmenter l’évaporation par la re-végétalisation, partout où cela est possible et judicieux, sans se lancer dans des travaux pharaoniques…*

    Maximiser la thermodynamique naturelle, me semble l’unique solution pour réparer les dommages environnementaux et climatiques que l’ère humaine de la compétition « darwinienne » a provoqués… Place à l’ère de la coopération !

    * Pour exemple :

    – Si l’on vidangeait le seul lac Nasser (barrage d’Assouan…) et sans comptabiliser les énormes masses d’eau infiltrées tout autour par l’élévation de la pression hydrostatique, cela provoquerait une élévation d’un demi-millimètre de l’ensemble des océans, diminuant encore la fertilité des deltas et les chances de survie des populations peuplant certaines îles ou certaines côtes continentales…

    Inversement, retenir l’eau douce sur les terres émergées enclencherait un cercle vertueux dont la liste des avantages est immense, notamment dans la production d’énergie hydroélectrique, de loin la plus économique, puisque le débit
    des cours d’eau, petits ou grands, serait beaucoup plus régulier, ce qui permettrait de multiplier ces installations…

    Jeune, au début des années 60, j’ai habité à Kayes et à Kati, au Mali. Ce sont pratiquement les endroits les plus chauds et les plus arides de la planète mais mon père y cultivait sans aucun problème un petit potager familial grace à l’eau de la ville…
    C’est également dans cette zone que les militaires français sont intervenus pour lutter contre le jihadisme dans le cadre de l’opération Serval… Mais je suis absolument convaincu que les djihadistes n’auraient trouvé aucun appuis dans la population locale si des efforts avaient été faits pour apporter l’eau des grands fleuves africains dans la région, permettant ainsi d’améliorer considérablement la qualité de la vie…

    J’ai failli écrire « désolé pour le hors-sujet ! »…, mais vu ainsi, le cycle de l’eau n’est-il pas, précisément, au cœur de tous nos problèmes ?

  6. Bonjour, merci pour votre blog que je lis avec intérêt. Vous écrivez

    « à l’approche d’un aigle, un petit oiseau va pousser des cris. Ce faisant il attire l’attention de l’aigle sur lui et met sa vie en danger. Ce comportement ne peut en aucun cas être d’origine génétique »

    Je ne comprends pas ce qui sous-tend ce raisonnement. Il peut tout y avoir des gènes qui maximisent la survie de l’espèce en incitant le sacrifice utile. L’entre-aide n’a aucune raison d’être seulement culturelle. Tous les systèmes biologiques complexes reposent sur des systèmes d’entre-aide et le sacrifice y existe naturellement non ? je pense par exemple à celui de certaines cellules immunitaires, aux fourmis, certaines forces d’empathie sont inscrites dans nos gènes, on étudie par exemple beaucoup les fameux neurones miroirs ? Une espèce avec des gènes apportant une forte cohérence sociale au pris de certains sacrifice a certainement plus de chances de survivre non ?

  7. L’entre-aide génétique (cas des fourmis) n’est possible qu’en présence de gènes communs (rôle de la reine): c’est le phénomène de sélection de parentèle. Voir par exemple mon livre « Thermodynamique de l’évolution », chapitre 7: la coopération en biologie.

Les commentaires sont fermés.