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136 – Peut-on prédire l’avenir?

C’est le titre de la première section du chapitre 15 de mon livre sur la thermodynamique de l’évolution. J’ai donc déjà donné ma réponse à cette question: on peut prédire un temps propice aux avalanches, mais pas une avalanche particulière. De même, on peut prédire une époque propice aux crises, mais pas une crise particulière.

Notre compréhension de la dynamique de l’atmosphère terrestre, notamment celle des cyclones et des anticyclones, nous permet de faire des prévisions météorologiques réalistes, au moins à court terme. De même, notre compréhension nouvelle des cycles économiques, à travers des recherches comme celles de Gerhard Mensch (billet 109), ou celle des cycles historiques, grâce aux travaux de Turchin et Nefedov (billet 90), devrait nous permettre de prévoir l’évolution des sociétés humaines à l’échelle de quelques dizaines d’années. Toute science progresse en faisant des prédictions qui sont ensuite vérifiées ou non par l’expérience. Dans le cas d’une société humaine, la vérification des prédictions demandera du temps, mais cela ne doit pas nous empêcher de les faire aujourd’hui, laissant aux jeunes générations le soin de les vérifier ensuite.

Si les prévisions qui suivent s’avèrent justes, cette vision s’en trouvera confortée et pourra servir de base à une meilleure compréhension des sociétés humaines. Il s’agit bien sûr de prévisions statistiques. Je parlerai de probabilité de crise comme on parle de probabilité de pluie ou de beau temps. Dans tous les cas, il est utile de faire des prévisions. Celles-ci concernent les pays occidentaux et plus particulièrement la France, sachant que son évolution est intimement liée à celle de ses pays voisins.

Il faut tout d’abord bien comprendre qu’une société n’a pas de période propre. Elle décrit des cycles de Carnot semblables à ceux d’une machine thermique. Plus elle dissipe d’énergie, plus la machine tourne vite. Ceux de mes lecteurs qui ont un compte-tour sur leur voiture savent que plus ils appuient sur l’accélérateur plus leur moteur tourne vite. Il en est de même des sociétés humaines. Plus elles dissipent de l’énergie plus les cycles qu’elles décrivent sont courts. Turchin et Néfédov donnent des exemples de cycles historiques d’une durée de plusieurs siècles. Pour l’historien Giovanni Arrighi (3), nos sociétés actuelles décrivent des « longs siècles » d’à peine plus de cent ans. Cela montre que nous dissipons plus d’énergie qu’autrefois. Cela semble clair si l’on songe à l’usage croissant que nous avons fait de la houille puis du pétrole.

La figure de Thomas Piketty reproduite sur mon billet 118 montre que les économies européennes se sont effondrées en 1910. Il s’en est suivI la première guerre mondiale. Il est donc naturel de faire commencer un nouveau cycle en 1918. On peut le décomposer en 4 phases de 30 ans chacune. Selon la nomenclature de Turchin et Néfédof, la première phase, dite de dépression irait de 1918 à 1948. Elle comprend la grande dépression de 1929. Connue sous le nom de 30 glorieuses, la phase d’expansion irait de 1948 à 1978. Vient ensuite la phase de stagflation, marquée par la venue au pouvoir de Ronald Reagan aux U.S.A. et de Margaret Thatcher en Angleterre. Cette phase s’étend de 1978 à 2008. La crise bancaire de 2008 marquerait le début de la phase de crise.

Comme pour les trois premières phases, on s’attend à ce que la phase de crise dure 30 ans. Elle irait donc de 2008 à 2038. Vers le milieu de cette phase, on peut s’attendre à un effondrement économique important. L’italien Ugo Bardi le qualifie de falaise de Sénèque. Centré sur l’année 2023, cet effondrement pourrait avoir lieu vers la fin du mandat présidentiel français actuel. Il nous faudra toutefois attendre l’année 2038 pour voir arriver la fin des crises.

Reproduite de nouveau ici, la figure du billet 117 nous permet d’apporter des précisions supplémentaires. Une phase de crise part d’une société inégalitaire en phase de stagflation (haut de la figure). Les gouvernements essayent de maintenir la production mais les divergences d’opinion s’affrontent. Les seuils élevés des connexions du réseau neuronal rendent difficile tout accord de sorte que les gouvernements deviennent de plus en plus autoritaires (coté droit de la figure). Il s’en suit de nombreux conflits (crises).

Comme nous l’avons vu, on s’attend à ce que la production économique s’effondre vers la fin du mandat présidentiel actuel: c’est la chute du haut de la falaise de Sénèque. Un effondrement de la production implique une régression: on observera alors un retour à des pratiques plus traditionnelles (voir en bas et à droite de la figure). Dans un monde dominé par la compétition, chacun redécouvrira les mérites de la coopération. Les seuils élevés des connections du réseau neuronal font qu’une coopération restera difficile à établir, mais lorsque celle-ci s’établira, elle persistera. Peu à peu l’intensité des connections du réseau augmentera (bas de la figure), mais les seuils élevés des connections empêcheront toujours le réseau de « percoler ». L’économie restera en panne.

Ce n’est que dans la phase suivante, dite phase de dépression, que les seuils commenceront à baisser, permettant à l’économie de reprendre. La société redeviendra alors plus égalitaire, mais cela ne se produira pas avant 2038. Je ne serai plus là pour le voir, mais la plupart de mes lecteurs, actifs aujourd’hui, pourront le vérifier. Si ma description correspond à ce qu’ils observent, alors la vision théorique présentée ici en sortira confortée et un pas important sera franchi dans notre compréhension de l’évolution de nos sociétés.


135 – Effondrement et mécanique statistique

J’aimerais revenir ici au véritable sujet de ce blog à savoir le lien entre l’évolution des sociétés et les lois de la mécanique statistique.

Comme toute structure dissipative, nos sociétés décrivent des cycles, que l’historien Giovanni Arrighi (2) qualifie de « longs siècles », séparés par des effondrements brutaux. Les analyses statistiques de Thomas Piketty (3) montrent qu’en Europe, le dernier effondrement a eu lieu entre 1910 et 1918. Commence alors un long XXème siècle que l’on peut diviser en 4 phases de 30 ans chacune.

Si l’on garde la nomenclature de Turchin et Nefedov, la première phase est une phase de dépression. Elle s’étend de 1918 à 1948 et comprend la grande dépression de 1929. La seconde phase est une phase d’expansion. Qualifiée de « 30 glorieuses », elle s’étend de 1948 à 1978. La troisième phase est une phase de stagflation. Elle s’étend de 1978 à 2008. La dernière phase est une phase de crises. Elle a commencé avec la crise bancaire de 2008.

Il est intéressant d’analyser l’évolution de l’école en fonction de la phase du cycle que la société traverse. L’histoire nous apprend que c’est en 1932, c’est-à-dire durant une phase de dépression, qui est aussi une phase de réorganisation de la société, que l’expression « instruction publique » a été remplacée par l’expression « éducation nationale ». L’histoire nous apprend aussi que c’est vers la fin d’une phase de croissance très rapide que l’éducation est entrée en crise avec les événements de mai 1968.

Une façon d’interpréter ces résultats est de consider une société humaine comme un ensemble d’individus échangeant de l’information, c’est-à-dire un réseau neuronal. L’écrivain américain Howard Bloom parle de cerveau global (global brain). Une société humaine serait un gigantesque cerveau dont les individus seraient les neurones.

Cela permet de comparer le cycle séculaire d’une société au cycle diurne de notre propre cerveau. La phase de dépression d’une société correspondrait à la phase de sommeil paradoxal du cerveau. C’est durant cette phase, bien analysée par Keynes, que la société « rêve » de ce qu’elle va faire mais n’agit pas. Il faut pour cela que la demande s’organise en vue du nouveau cycle qu’elle va traverser. Une incitation gouvernementale peut être nécessaire. Pour motiver la demande, l’instruction publique ne suffit pas, il vaut une véritable éducation nationale. C’est la transformation qu’on observe en 1932. Cela ne suffit toujours pas. La société préfère les congés payés instaurés en 1936.

La phase suivante, dite phase d’expansion, est la phase durant laquelle la société, comme tout être vivant, passe à l’action. La seconde guerre mondiale semble avoir été l’élément déclencheur, le choc qui a incité la société à produire. Il devenait en effet nécessaire de tout reconstruire. On parle aujourd’hui des trente glorieuses. La guerre ayant été mondiale, un phénomène analogue se produit aux États-Unis. Pour faire face à la concurrence des États-Unis, l’Europe doit s’organiser. Apparait l’Union Européenne.

Comme tout organisme vivant, une société humaine se fatigue vite. En mai 1968, les jeunes s’insurgent contre la société sans pouvoir la changer. La production dépend de nos ressources pétrolières et il apparait de plus en plus clairement que celles-ci s’épuisent. En 1973, le prix du pétrole fait un bon en avant. La croissance ralentit et tout le monde s’interroge sur la politique à suivre. En 1978, les pays arabes signent un traité avec Israël. Ce sont les accords de Camp David. Ils marquent la fin de la phase d’expansion.

Ayant épuisé une grande partie de leurs ressources, les pays développés doivent prendre une décision: ralentir leur activité ou continuer à produire coûte que coûte. Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher en Angleterre apportent leur réponse: continuer coûte que coûte. Il n’y a pas d’alternative (TINA: there is no alternative). L’Europe continentale s’est sentie obligée de suivre. C’est alors que, faute de ressources suffisantes, nos sociétés avancées entrent dans une phase de stagflation.

Épuisé, le cerveau global de la société peine devant l’effort. Il aimerait prendre du repos et s’endormir, mais il est condamné à rester éveillé. Formatées par les anciennes cellules, les jeunes doivent rester actives. Elles se rebellent: c’est la crise de l’éducation. On sait comment une insomnie se termine. Épuisé, le cerveau fini par s’endormir. Dans le cas d’une société on parle d’effondrement économique. C’est ce qui nous attend.

(1) Peter Turchin and Sergey A. Nefedov. Secular cycles, Princeton (2009).
(2) Giovanni Arrighi, The Long Twentieth Century, Verso (2010).
(3) Thomas Piketty. Le capital au XXIème siècle, Seuil (2013). Graphique I.2. (p. 54).
(4) François Roddier, De la thermodynamique à l’économie, Parole (2018).


134 – Effondrement et éducation (suite)

J’ai voulu teinter mon dernier billet d’une note d’optimisme. Mal m’en a pris, vu les réactions de mes lecteurs. Certes, l’éducation n’est plus ce qu’elle a été, notamment avant la dernière guerre. À cette époque, on ne parlait pas d’éducation mais d’instruction publique. Il s’agissait de transmettre des connaissances universelles admises par tous.

Depuis les temps ont bien changé. Durant les « 30 glorieuses », l’instruction allait de soi et personne ne songeait à la modifier. C’est pourtant à cette époque qu’on a remplacé le mot « instruction » par le mot « éducation ». Vers la fin des années 70, notre société est entrée dans sa phase de stagflation. C’est alors que, chargée «d’éduquer», l’école est devenue une formation au système capitaliste.

En fait, le vers était déjà dans le fruit. Je peux, à ce sujet, citer ma propre expérience. Intéressé par l’astronomie j’ai, par vocation, choisi de préparer l’école normale supérieure. En entrant à l’école, les normaliens s’engagent à servir l’État français pendant dix ans, sous peine d’avoir à rembourser leurs études. Dès cette époque cependant, j’ai vu des entreprises embaucher des normaliens en payant leurs études. De nos jours on ne compte plus ceux qui travaillent dans les banques. Que peut-on espérer d’une nation si ceux qui sont formés pour éduquer, s’en vont dans le secteur privé?

Il est aussi devenu de plus en plus clair que, si le système capitaliste est capable de former des gens instruits, il forme aussi des analphabètes. C’est une machine à former des inégalités aussi bien culturelles que sociales. Ce phénomène est connu en physique sous le nom de « condensation au point critique » ou « d’opalescence critique ». Les pauvres se séparent des riches comme le liquide se sépare de la vapeur. Il en est de même des gens instruits et des analphabètes. Les classes moyennes s’effondrent.

La liste de livres qui termine mon dernier billet montre que beaucoup s’en sont aperçus et ont réagi. Le but de ce billet était d’introduire une lueur d’espoir. Étant à la retraite, j’ai du mal a juger s’il y a progrès, mais je suis conscient que beaucoup reste à faire. Je ne citerai ici qu’une anecdote.

Dans le village du midi ou j’habite de nombreux consommateurs sont, comme moi, sensibles au gluten. Conscient du problème, un des boulangers fait du pain au levain naturel. Un jour où la boulangère tenait la caisse, j’ai proposé de lui faire cadeau d’un exemplaire de mon livre « Le pain, le levain et les gènes ». À ma grande surprise elle a, très gênée, refusé. J’en ignore les raisons. Qu’elle ait des difficultés à lire ou simplement pas le temps, il est dramatique de voir qu’aujourd’hui certaines personnes renoncent à acquérir tout nouveau savoir. J’espérais moi-même en apprendre d’elle. Je remarque aussi que ma boulangère a eu beaucoup de mal à trouver une caissière sachant rendre la monnaie et que beaucoup de boulangers s’équipent de machines pour cela…

La situation n’est donc pas brillante. Quand mes lecteurs proposent des vidéos montrant Emmanuel Todd mettre en doute la supériorité intellectuelle des gens éduqués, ils ont sans doute raison, mais le problème n’est pas là. Peut-on avoir vraiment une opinion si on ne sait ni lire, ni écrire, ni compter? Ayant vécu 16 ans aux États-Unis, je peux témoigner que, dans certains États, la situation y est pire. Je vois beaucoup d’étrangers s’étonner du mouvement des gilets jaunes. Ce mouvement prouve qu’au moins en France un certain nombre de gens savent encore réfléchir et, pour cela, il faut pouvoir lire, écrire et compter. D’où ma précédente note teintée d’optimisme…


133 – Effondrement et éducation

Comme je le montre dans ce blog et je l’explique dans mon nouveau livre « De la thermodynamique à l’économie », un effondrement économique est un processus naturel. Toute économie traverse nécessairement des phases de crise. L’amplitude des crises est inversement proportionnelle à leur fréquence. La question est de savoir quelle va être l’amplitude de la prochaine crise.

Dans mon précédent billet, j’ai expliqué que l’effondrement est un phénomène culturel. Comme toute structure dissipative, une société mémorise de l’information. En dissipant l’énergie, elle fait évoluer son environnement. Lorsque l’information qu’elle mémorise n’est plus adaptée à son nouvel environnement, sa culture est devenue inadaptée et la société s’effondre. Une société mémorise l’information à travers l’éducation de ses enfants. Il n’est donc pas surprenant que l’effondrement d’une société soit lié à l’effondrement de son système éducatif (billet 125). Il est intéressant de voir comment ce système évolue le long d’un cycle séculaire, tel qu’il est décrit sur la figure du billet 117.

Une société se réorganise durant sa phase de dépression. Notre société a traversé une telle phase entre 1918 et 1939, c’est-à-dire entre les deux guerres mondiales. On y a multiplié les écoles normales d’instituteurs où l’éducation était excellente. Les instituteurs ainsi formés ont éduqué la génération qui a suivi et dont je fais partie. J’ai sur mon bureau un livre, intitulé leçons de sciences, datant de cette époque. Il décrit les matières enseignées pour le certificat d’études. Je souhaiterais que tous les jeunes qui passent aujourd’hui le baccalauréat aient ce minimum de connaissances!

La phase qui a suivi porte le nom de phase de croissance. On la désigne souvent sous le nom de « baby boom ». Nos enseignants ont été pris de court. Ils n’étaient plus assez nombreux. Vingt ans plus tard, les jeunes de cette époque sont arrivés à l’université. Il a fallu créer d’urgence des universités nouvelles, comme l’université de Nice à laquelle j’ai été nommé. On m’a demandé de pourvoir des postes d’assistants. J’ai eu beaucoup de difficultés à trouver des candidats!

Les amphithéâtres étaient pleins et les étudiants pas très satisfaits. Ils le manifestèrent en mai 68. On les a formés comme on a pu. Quelques années plus tard, cette marée d’étudiants s’est retrouvée demandeuse d’emploi. Inutile de dire que les sources d’emploi se sont rapidement taries. La société est alors entrée dans sa phase de stagflation. C’est ainsi que des étudiants, formés à la hâte, se sont retrouvés dans une société de chômeurs, une situation pas très enviable.

Vers la fin des années 70, cherchant à améliorer l’emploi, l’état français a décidé qu’il fallait adapter le programme des enseignements aux besoins des employeurs. L’école a alors subi ne transformation en profondeur. Avec l’abandon du latin, puis de la géométrie dans les classes des CES, l’enseignement d’un raisonnement logique a été reporté en terminale. Le remplacement des maths classiques par les « maths modernes » s’est traduit par l’apprentissage d’un vocabulaire nouveau et ésotérique. Le cursus scolaire de toutes les matières a été allégé.

Parents et professeurs ont été pris par surprise. Il a fallu attendre les années 80 pour que des livres aux titres évocateurs apparaissent. J’en donne une liste en note. Pour une analyse très complète du problème de l’école en Europe, je conseille les publications de Nico Hirt. En 1999, un film documentaire « Le cartable de big brother » (https://www.dailymotion.com/video/xjyhfp) de F. Gillery montre clairement le lien entre l’école et les grands patrons (https://www.liberation.fr/medias/1999/01/30/france-3-samedi-22h30-le-cartable-de-big-brother-documentaire-les-patrons-font-l-ecole-numerique_262578).

Comme on pouvait s’y attendre, le résultat des réformes n’a pas été à la hauteur des espérances. En nombre croissant les étudiants se sont tournés vers les écoles de commerce et la finance, tandis que la qualité de nos ingénieurs était en chute libre. Plus personne ne voulant enseigner, la qualité de nos enseignements a continué de se dégrader. On est entré dans la phase de crise.

La constatation la plus importante est que nous nous en sommes rendu compte. Depuis quelques années l’école a de nouveau évolué. Les savoirs fondamentaux commencent à être réhabilités. De même que lorsque l’hiver va être très froid les animaux mettent à l’avance un pelage d’hiver adapté à la saison future, l’école actuelle préfigure celle de demain.

J’en veux pour preuve le livre de Pierre Léna, un ami de longue date avec lequel j’ai fait mes études: «Enseigner, c’est espérer, plaidoyer pour l’école de demain» (2012) où il décrit son projet «la main à la pâte», une façon plus concrète d’enseigner les matières scientifiques. Dans «Faire l’expérience des mathématiques» (2010) M. Maurel et C. Sackur présentent leur analyse des difficultés qu’éprouvent les élèves devant l’enseignement des mathématiques.

J’en veux aussi pour preuve l’opinion d’une universitaire et journaliste américaine bien connue Diana Johnstone (http://www.unz.com/article/french-democracy-dead-or-alive/) que l’on peut traduire ainsi: « Quoiqu’on se lamente du déclin du système scolaire, le peuple français est aussi raisonnable et bien éduqué qu’on peut l’espérer. S’il est incapable de démocratie, alors aucune démocratie n’est possible. »

Pour ma part, j’ai enseigné pendant 18 ans à l’université de Nice avant de me consacrer plus complètement à la recherche. Depuis que je suis à la retraite, j’ai publié trois livres, tous chez le même éditeur et dans la même collection. Elle a pour titre: « le temps d’apprendre ».

L’Histoire nous apprend que l’éducation s’est effondrée après la chute de Rome, pas avant. Il est courant aujourd’hui de parler d’effondrement de la société. Le fait même qu’on en parle montre que nous sommes conscients du danger. L’effondrement d’une société n’est pas une fatalité: tout dépendra de la manière dont nous réagissons, et cela dépend de notre éducation.

Bibliographie:

« Le poisson rouge dans le Perrier » de J.P. Despin et M.C. Bartholy (1983),
« Voulez vous vraiment des enfants idiots? » de M. Maschino (1984),
« L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes » de J.C. Michéa (1999),
« Les nouveaux maîtres de l’école, l’enseignement européen sous la coupe des marchés » de N. Hirt (2002),
« La fabrique du crétin, la mort programmée de l’école » de J.P. Brighelli (2005),
« La débâcle de l’école, une tragédie incomprise » de L. Lafforgue et L. Lurçat (2009),
 « Faire l’expérience des mathématiques, entre enseignement et recherche » de M. Maurel et C. Sackur (2010),
« Enseigner, c’est espérer, plaidoyer pour l’école de demain » de P. Léna (2012).


132 – Comment les sociétés s’effondrent.

On voit aujourd’hui paraître un nombre croissant de publications sur l’effondrement des sociétés humaines. L’idée que nos sociétés dites « avancées » pourraient s’effondrer prend de plus en plus corps, mais les opinions sur la façon dont cela pourrait arriver diffèrent.

Un premier sujet de préoccupation est la diminution de nos réserves connues de pétrole. La majorité des travailleurs ne peuvent pas se rendre à leur travail sans prendre leur voiture personnelle et l’essence leur coûte de plus en plus cher. Une solution serait de développer les transports en commun. Certains, peu nombreux, osent parler de décroissance économique, mais nos gouvernements ne parlent que de compétition libre et non faussée. Autrement dit, le premier qui ralentit se fait doubler par les autres.

Un deuxième sujet de préoccupation est le réchauffement climatique. Chaque année des spécialistes internationaux se réunissent sous forme d’une COP (Conférence des parties) pour discuter des mesures à prendre. Mais celles-ci sont rarement suivies d’effet. Il est clair aussi que tous les pays ne seront pas également affectés. Diminuer notre usage du pétrole serait la première mesure à prendre, mais nous venons de voir ce qu’il en est.

De façon générale, l’homme prend de plus en plus conscience de la nécessité de préserver son environnement. Celui-ci comprend l’ensemble des espèces animales et végétales qu’on désigne sous le terme de biodiversité. Parmi ces espèces, certaines ont permis à l’homme de survivre, grâce à l’élevage. Celui-ci s’étend aujourd’hui aux espèces marines. Pendant ce temps, la population du globe continue à croître allègrement. Jusqu’à quand arriverons-nous à nourrir (presque) tout le monde?

Une façon d’appréhender l’effondrement d’une société est de considérer cette dernière comme une espèce culturelle et de comparer son mécanisme d’effondrement à celui d’une espèce génétique. Un exemple qui vient immédiatement à l’esprit est celui des dinosaures. Il y a environ 65 millions d’années, ceux-ci représentaient un ensemble d’espèces génétiques capables de dissiper beaucoup d’énergie. On sait aujourd’hui que la chute d’un météore a profondément modifié le climat, plongeant pendant un an la terre dans une nuit sombre. Efficientes mais peu résilientes, les espèces de dinosaures ont en majorité disparu, laissant la place aux petits mammifères.

Comme les sociétés humaines d’aujourd’hui, les dinosaures ont été affectés par un changement brutal de climat et de sources de nourriture (énergie et biodiversité). Ils ont disparu parce que leurs gènes n’étaient pas adaptés à un tel changement. On en conclut que, très dissipatives d’énergie comme l’étaient les dinosaures, les sociétés avancées d’aujourd’hui sont vouées à disparaître parce leur culture n’est pas adaptée à un tel changement. Autrement dit, l’effondrement des civilisations n’est pas un phénomène physique mais un phénomène culturel. Nos sociétés actuelles sont incapables d’appréhender la situation d’aujourd’hui parce que leur culture ne leur permet pas.

S’en sortiront ceux qui ont la chance d’avoir un emploi près de chez eux, mais aussi adoptent un comportement approprié: ceux qui évitent les grandes surfaces pour aller chez les petits commerçants locaux (lorsque ceux-ci existent encore), ceux qui achètent leur nourriture aux paysans de l’endroit (éventuellement cotisent à une AMAP) ou fréquentent les marchés paysans. S’en sortiront aussi ceux qui commandent leurs livres à l’éditeur plutôt qu’en amazonie… En favorisant l’économie locale, ils diminuent le rôle des transports, préservent le pétrole, ralentissent le réchauffement climatique et gagnent un temps précieux permettant à tous de s’adapter aux situations nouvelles. Certains commencent à le réaliser. Un phénomène nouveau apparaît: la création de monnaies locales: elles favorisent le développement des économies locales.

Il existe aussi un intermédiaire entre une économie mondialisée et une économie locale: une économie nationale. Les économies locales se développent lorsque les économies nationales dépérissent face aux multinationales, comme la végétation basse se développe en l’absence de plantes de taille moyenne. On sait que tôt ou tard, ces dernières reprennent de la vigueur. Il en est de même des phénomènes culturels. On le voit aujourd’hui avec l’apparition de mouvements d’ampleur nationale. On peut donc espérer voir un jour le retour d’une économie nationale.


131 – De la thermodynamique à l’économie – Le tourbillon de la vie

C’est le titre de mon nouveau livre qui parait ce mois-ci aux éditions « Parole ». Vous pouvez le commander dès maintenant sur le site web de l’éditeur à l’adresse internet suivante:

https://www.editions-parole.net/produit/de-la-thermodynamique-a-leconomie/

Ce livre est divisé en trois parties.

La première partie, intitulée « La thermodynamique classique », présente un exposé historique des lois de la thermodynamique, dite à l’équilibre, telles qu’elles ont été établies au 19ème siècle par le physicien Sadi Carnot et ses successeurs.

La seconde partie, intitulée « La thermodynamique hors-équilibre » présente les concepts développés au 20ème siècle par le physico-chimiste Ilya Prigogine et décrit leur application aux réseaux neuronaux. Elle montre que l’évolution de ceux-ci est nécessairement cyclique.

Enfin la troisième partie intitulée « Thermodynamique et économie » propose une application de ces concepts aux sociétés humaines et à leur développement économique. Elle montre que les êtres vivants évolués ont tous développé des moyens de réguler leur dissipation d’énergie et propose de s’inspirer de leurs mécanismes dits ago-antagonistes pour réguler l’économie humaine.

Si ce livre vous a plu, merci de l’offrir à vos amis en cadeau de fin d’année.


130 – La mondialisation.

Le lecteur de ce blog doit se demander pourquoi j’ai consacré deux billets successifs à parler de la culture française. La raison est que celle-ci tend à disparaître. Autrefois considérée comme étant la langue diplomatique, la langue française est de plus en plus remplacée par la langue anglaise. Lorsqu’on voyage, on retrouve partout les mêmes aéroports avec la même nourriture internationale, celle des États-Unis.

On parle de mondialisation, mais c’est la mondialisation du modèle américain ou plus précisément du modèle californien, c’est-à-dire celle de la partie des États-Unis qui a réussi (Hollywood, Google, Facebook). Les jeunes français semblent fascinés par cette culture. Ils ne sont pas les seuls: tous les pays développés s’uniformisent. À quoi est due cette uniformisation?

D’abord à l’explosion des moyens de transport. Mon premier voyage aux États-Unis date de 1950. À cette époque, on traversait l’Atlantique en paquebot. La traversée durait 5 jours. Le matin du dernier jour, j’ai vu apparaître dans la brume la statue de la liberté: un spectacle inoubliable. Vingt huit ans plus tard, j’ai traversé ce même océan en trois heures, à bord de l’avion supersonique Concorde. À l’arrivée, j’ai pris ma voiture pour m’endormir peu après, garé au bord au bord de la route. J’aurais sans doute mieux dormi si j’avais pris un avion ordinaire. Aujourd’hui, Concorde n’existe plus. Aurait-on découvert que la croissance a des limites?

Après l’explosion des moyens de transport est venue celle des moyens de communication. Dans les années 60, il fallait attendre 6 mois pour obtenir le téléphone chez soi. Aujourd’hui, tout le monde a l’internet et communique avec Facebook. Non seulement on a toujours son téléphone sur soi, mais on le remplace de plus en plus par ce qu’on appelle des « smartphones », de véritables ordinateurs de poche qui s’interconnectent les uns aux autres.

Or les biologistes nous disent que la robustesse d’un écosystème est liée à son interconnectivité. Plus son interconnectivité est grande, plus l’écosystème se développe, mais plus il devient fragile. il existe une interconnectivité optimale au delà de laquelle l’écosystème tend à s’effondrer. Nous avons vu qu’on peut aisément transposer ce résultat aux sociétés humaines (billet 116). Nos sociétés actuelles ont une très grande interconnectivité. Celle-ci maximise leur efficience, c’est-à-dire leur aptitude à produire des biens matériels. Elle favorise ce qu’on appelle la croissance économique. Mais plus une société est interconnectée, plus elle devient fragile et dès qu’un lien cède tout peut s’effondrer. C’est le cas d’une société mondialisée dont la culture devient unique. Il semble donc grand temps de démondialiser l’économie et de restaurer la diversité des cultures.

Je voudrais donner ici une lueur d’espoir. Une des caractéristiques de la culture française, qui la distingue de la culture anglaise ou allemande, est le sens de l’égalité. Emmanuel Todd lie cette caractéristique aux règles d’héritage (absence de droit d’ainesse). Le mouvement des gilets jaunes en faveur d’une plus grande égalité sociale semble en être l’expression. Il redonne de l’espoir: la culture française n’a pas encore totalement disparu.


129 – L’origine de la culture française (suite).

Dans mon billet précédent j’ai exprimé l’idée que la culture française s’est développée au cours d’un très long cycle de 1600 ans s’étendant jusqu’à nos jours. De même que diverses variétés génétiques peuvent envahir un même territoire, il en est de même des cultures. Ainsi, venus du nord, les francs ont envahi le bassin parisien pour s’étendre ensuite plus au sud. Pendant ce temps, venant de l’ouest, une autre culture cherche à envahir notre territoire, celle des vikings devenus normands.

En 910, le roi de France, Charles III, met fin aux invasions des normands en offrant à leur chef Rollon sa fille en mariage, à condition qu’il se convertisse au christianisme et qu’il le reconnaisse, lui roi de France, comme son suzerain. Rollon accepte et se convertit. On peut comparer ce processus d’allégeance à une culture dominante au processus physique de retournement de spin en présence d’un champ magnétique dominant. On observe la formation de domaines, appelés domaines d’Ising, à l’intérieur desquels les spins sont majoritairement de même sens. De même, en Histoire, on observe la formation de domaines à l’intérieur desquels une même culture domine. Au Moyen-âge, celle-ci est imposée par les princes qui contrôlent l’armée. Ainsi, la culture dominante est celle dont l’armée dissipe le plus d’énergie. Comme pour les gènes en biologie, la culture des normands s’inclinait devant la culture des francs reconnue comme dominante.

On sait que les normands se sont ensuite tournés vers l’Angleterre où ils ont prit le pouvoir. La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant posa un sérieux problème au roi de France Philippe 1er: son vassal Guillaume était devenu plus riche et plus puissant que lui. La culture dominante n’était plus la culture française. Le fils de Philippe 1er, Louis VI dit “le Gros” fait tout ce qu’il peut pour renforcer son pouvoir. En 1137 il marie son fils Louis à Aliénor (on dit aussi Éléonore) dite “d’Aquitaine” mais meurt peu après. Louis devient roi de France sous le nom de Louis VII dit “le Jeune”. Éléonore était duchesse d’Aquitaine et de Gascogne et comtesse du Poitou. Grâce à ce mariage, le royaume de France s’étendait jusqu’aux Pyrénées. La culture française pouvait de nouveau s’imposer face à la culture anglaise.

Mais Louis VII ne s’entendait pas bien avec Aliénor. Il aurait bien aimé avoir un fils pour lui succéder. Aliénor ne lui donna que deux filles. Il demanda le divorce. A cette époque, il fallait en faire la demande au Pape et il était bien rare qu’il accepte. Pourtant le pape accepta. Le divorce lui fut accordé en 1152. Le royaume de France y perdait la part d’Aliénor. Trois semaines plus tard, celle-ci se remariait avec le jeune Henri Plantagenêt, petit-fils de Guillaume le Conquérant. Duc de Normandie et comte d’Anjou, Henri Plantagenêt possédait aussi le Maine et la Touraine. Deux ans plus tard, à la mort de son oncle Henri Ier d’Angleterre, Henri Plantagenêt devenait roi d’Angleterre sous le nom d’Henri II. Son royaume comprenait alors l’Angleterre et tout l’ouest de la France actuelle à l’exception de la Bretagne qui fut bientôt rattachée à la famille grâce au mariage de son fils Geoffroy avec la duchesse de Bretagne Constance en 1182. La culture anglaise devenait dominante dans tout l’ouest de la France. Elle allait le rester pendant 300 ans.

En l’an 1200, notre territoire avait retrouvé sa population d’avant l’effondrement de l’empire romain. Commence alors la troisième phase (de 1200 à 1600) de ce très long cycle de 1600 ans qui conduit à la France actuelle. Selon la nomenclature de Turchin et Néfédov, il s’agit d’une phase d’expansion. Celle-ci se manifeste d’abord par les départs en croisades. Puis la dissipation d’énergie augmente avec les moulins à eau et à vent. Sous l’influence de l’Italie, une nouvelle époque appelée « Renaissance » prend son essor. L’architecture cherche ses limites. L’art gothique remplace l’art roman.

Mais notre pays reste coupée en deux. L’ouest est sous contrôle de la culture anglaise tandis que l’est reste attaché à la culture française d’origine. De même que les espèces animales se battent pour répandre leurs gènes, de même les sociétés humaines se battent pour répandre leurs cultures. Cela nous conduit à une guerre dite de cent ans durant laquelle une culture venue de l’est, adoptée par les francs, allait s’opposer à une culture venue de l’ouest, imposée par les anglais.

La biologie nous apprend que des semences restées longtemps sous terre peuvent soudainement germer lorsque le climat leur est favorable. Il en est de même des cultures. On sait que la culture française d’origine finit par reprendre le pouvoir grâce à l’intervention d’une jeune paysanne nommée Jeanne d’Arc. On sait aussi que le mot « Lotharingie » a donné en français le mot « Lorraine ». Il ne faut donc pas s’étonner qu’une paysanne venue de Lorraine, Jeanne d’Arc, ait repris le flambeau de la culture française venue initialement de l’est.

Liée à Charlemagne, cette culture redevient dominante au 16ème siècle, mais ne l’emporte pas complètement. De nouvelles cultures, dites protestantes, se manifestent provoquant des guerres de religion. Né dans le sud-ouest, donc marqué par le libéralisme anglais, Henri IV met fin aux conflits avec à l’édit de Nantes (1598).

Commence alors la quatrième phase (1600 à nos jours) de ce long cycle de 1600 ans. Selon la nomenclature de Turchin et Néfédov, il s’agit d’une phase de « stagflation ». La culture française y est à son apogée avec le règne de Louis XIV. Ce dernier n’hésite pas à révoquer l’édit de Nantes (1685) et à imposer le catholicisme comme religion d’État, conduisant de nombreux protestants à l’exil.

Pendant ce temps, grâce au traité de Westphalie, l’Europe s’organise en États-nations, limitant le rôle des princes et de leurs alliances matrimoniales. C’est alors l’explosion démographique du 18ème siècle, dit le siècle des lumières. L’émancipation des peuples va conduire à la révolution française durant laquelle les protestants français retrouvent tous leurs droits. La culture française en sortira affinée grâce à un concept qui lui est propre, celui de laïcité: les problèmes de religion sont relégués au domaine privé.

Tandis que la France est le premier pays à maîtriser son explosion démographique, cette dernière se poursuit à l’échelle mondiale. Cernée par la mondialisation, la culture française entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de crise. Saura-t’elle sauvegarder une certaine autonomie ou va-t’elle, au contraire, perdre toute sa spécificité?


128 – L’origine de la culture française

La biologie nous apprend que animaux coopèrent lorsqu’ils ont des gènes communs. C’est le phénomène de sélection de parentèle. Il s’applique aux fourmis ou aux abeilles. De génétique, l’évolution de l’homme est devenue culturelle. Cela implique que les hommes coopèrent lorsqu’ils ont une culture commune: la sélection de parentèle est devenue culturelle. Ce qui fait la spécificité d’une nation, c’est la culture commune de ses habitants, indépendamment de leur origine. C’est elle qui les incite à coopérer.

La culture d’une nation lui vient de sa géographie et de son histoire. Je commencerai par la géographie. La France possède un lieu, situé en Côte d’or, où trois rivières prennent chacune leur source à quelques kilomètres les unes des autres. Il s’agit de l’Armançon, de l’Arroux et de l’Ouche. L’Armançon se jette dans l’Yonne. De là ses eaux vont dans la Seine et aboutissent dans la Manche. L’Arroux se jette dans la Loire qui envoie ses eaux dans l’océan Atlantique. L’Ouche se jette dans la Saône, d’où ses eaux vont dans le Rhône puis en Méditerranée. La France s’est naturellement constituée autour de trois bassins fluviaux différents pour s’ouvrir au monde à travers trois étendues maritimes différentes. Elle leur doit la diversité de sa culture qu’elle a réussi à unifier à travers les épreuves subies par ses habitants. De là découle l’essentiel de l’Histoire de France. Pour un pays aux alluvions fertiles, avoir des ouvertures maritimes sur le monde c’est avoir des portes grandes ouvertes aux envahisseurs venus de terres moins fertiles. C’est le cas du midi de la France: le massif des Maures en perpétue la mémoire. C’est le cas aussi de la Normandie dont le nom vient des normands, c’est-à-dire des gens venus du nord connus aussi sous le nom de Vikings.

La culture française s’est ainsi façonnée au cours d’un très long cycle de 1600 ans, démarrant avec l’effondrement de l’empire romain, soit environ 400 ans après Jésus-Christ, pour aboutir à nos jours. On peut décomposer ce cycle en quatre phases de 400 ans chacune. La première phase s’étend de l’an 400 à l’an 800. Suivant la nomenclature de Turchin et Néfédov, c’est clairement une phase de crise. La population du territoire y chute d’un facteur deux. L’éducation est à son point le plus bas (billet 125). C’est l’époque des rois dits « fainéants » qui ne savent ni lire ni écrire. Sans autre culture que sa religion, le peuple ne sait plus à quel saint se vouer. Il suffit à un envahisseur barbare un peu entreprenant de se convertir au christianisme, pour prendre le pouvoir. C’est ainsi que Clovis, roi des francs, donna le nom de sa tribu à ce qui deviendra plus tard la France.

La phase suivante s’étend de l’an 800 à l’an 1200. Selon la même nomenclature, c’est une phase de dépression, au cours de laquelle un territoire s’organise. Ayant repoussé les arabes à Poitiers, Charles Martel est considéré par l’église comme son sauveur. Celle-ci va aider ses descendants à prendre le pouvoir. C’est ainsi que Charlemagne, petit fils de Charles Martel, se retrouve à la tête d’un vaste empire comprenant l’Espagne, la France, la Belgique, les Pays Bas, l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Hongrie et l’Italie. En l’an 800, il en est sacré l’empereur par le pape Léon III à Rome.

Les petits fils de Charlemagne se disputeront cet empire: Charles héritera de la partie l’Ouest, Lothaire de la partie médiane, tandis que Louis héritera de la partie germanique. La partie médiane s’étendait des Pays Bas au nord de l’Italie. En faisait partie la Bourgogne qui se retrouva un moment associée à la Provence. La vallée du Rhône lui ouvrait un débouché vers la mer, d’où partirent plus tard les croisades.

Peu après, les Vikings traversèrent la Manche. Contrairement aux arabes repoussés par Charles Martel, ils se convertissaient à la religion locale dès leur arrivée. Ils purent ainsi pénétrer depuis la Normandie jusqu’à la Suisse. Les Français leur doivent le goût du fromage. Je rappellerai ce qu’il en advint dans un prochain billet. Depuis cette époque, la culture française a évolué. Elle n’est plus aussi liée à la religion. Je reviendrai plus tard sur sa spécificité.

On confond encore trop souvent ethnie et culture. Aujourd’hui beaucoup d’individus d’ethnie algérienne ont adopté la culture française. Réciproquement, bien des français ont adopté certaines aspects de la culture algérienne comme, par exemple, le couscous. Je pense cependant qu’il était illusoire de penser qu’un pays ayant sa propre culture comme l’Algérie puisse un jour s’identifier à la France.


127 – Une monnaie au service du bien commun

Il est assez rare de voir un entrepreneur défendre la notion de bien commun. C’est pourtant ce que fait Philippe Derudder dans son dernier livre intitulé « Une monnaie au service du Bien commun (éditions Yves Michel). Il est intéressant de voir que l’auteur y propose une économie à double monnaie, comme je l’ai fait moi-même à l’école des mines de Paris (billet 120).

Philippe Derudder est connu pour son soutien aux monnaies locales complémentaires à travers son association AISES. Le lecteur trouvera dans son livre une description très pédagogique des propriétés de la monnaie. C’est ainsi que, dans une petite histoire, un billet de banque reconnu faux est déchiré après avoir permis à un certain nombre de personnes de payer leurs dettes. Tout ceci n’étonnera pas un scientifique qui sait que la monnaie a les propriétés formelles d’un catalyseur en chimie. De même qu’un catalyseur est régénéré à la fin d’une réaction, toute monnaie empruntée est rendue une fois que l’investissement a porté ses fruits.

Mélangez un volume d’oxygène à deux volumes d’hydrogène: rien ne se passe. Ajoutez au mélange un petit morceau de platine: le mélange explose. Il n’est donc pas surprenant que certains auteurs parlent de « violence de la monnaie » (1). De même, on peut donc s’attendre à ce qu’une monnaie au service du bien commun ait des effets très importants: le souhait, clairement exprimé par l’auteur, est qu’une monnaie au service du bien commun favorise la coopération, ce qui est très louable.

Malheureusement, l’auteur semble ne s’intéresser qu’aux monnaies locales. À une époque où l’économie devient mondialisée, ne faudrait-il pas mieux réintroduire des monnaies communes aux échelles nationales? C’est en effet à cette échelle que s’est développée la coopération. Après mon intervention à l’école des mines, l’économiste Jacques Sapir a parlé longuement de souveraineté nationale. Dans son livre, Derudder parle d’espace économique dédié au bien commun (EEBC), mais ne parle pas de nation. Les entrepreneurs craindraient-ils toute souveraineté nationale?

Un des lois les plus fondamentales de la biologie, entièrement vérifiée quantitativement, est la loi dite de sélection de parentèle. Elle nous dit que le degré de coopération entre deux êtres vivants est proportionnel au nombre de leurs gènes communs. Elle explique la coopération entre deux fourmis d’une même fourmilière ou entre deux abeilles du même essaim.

Chez l’homme, où les échanges sont devenus culturels, la coopération est proportionnelle au degré de culture commune. Celle-ci s’observe principalement à l’échelle nationale parce que les individus d’une même nation ont une histoire commune. Celle-ci se traduit généralement par une langue commune. On doit donc s’attendre à un maximum de coopération à l’échelle nationale. Un des effets de la mondialisation est le mélange des cultures. Cela implique une dégradation de la coopération. Si une monnaie complémentaire devient nécessaire pour renforcer la coopération, n’est-ce pas à l’échelle nationale qu’il faudrait l’introduire pour avoir le plus de chance de succès?

Manifestement, l’auteur a une certaine réticence vis à vis de toute action de l’État. Il est vrai que la création de monnaie par l’État a toujours eu mauvaise presse. Ceci est dû au fait qu’historiquement les États ont payé leurs dettes en créant de la monnaie, ce qui lui faisait perdre de la valeur. Ce ne serait plus le cas pour une monnaie d’État en concurrence avec une monnaie internationale. Nos dirigeants n’ont pas d’autres mots à la bouche que ceux de « concurrence libre et non faussée », mais lorsqu’il s’agit de monnaie, il n’est plus question de concurrence, sauf à l’échelle locale où elle reste inoffensive!

Un des biens communs fondamentaux est l’éducation. Imagine t’on payer les enseignants en monnaie locale? Ce serait revenir à une éducation à la carte, différente d’une région à une autre. Un État qui n’a plus d’éducation commune n’a plus de culture commune: ses membres cessent de coopérer. Favoriser les monnaies locales par rapport à une monnaie nationale, c’est favoriser la coopération à l’échelle régionale aux dépens de la coopération à l’échelle nationale.

Cette question d’échelle est très importante. On la retrouve en biologie sous le nom de différenciation cellulaire. Ce processus essentiel permet de distinguer les cellules du foie de celles du poumon ou du cœur. Mais lorsque la différenciation se fait à toute petite échelle, elle devient pathologique: on lui donne le nom de cancer. Pour une analogie entre nos sociétés actuelles et le cancer, voir mon billet 67.

En conclusion, ma réponse à Philippe Derudder est: oui pour une monnaie au service du bien commun, mais à l’échelle nationale pas à l’échelle locale.

(1) Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, PUF, 1982.