67 – Croissance, dérégulation et cancer

Dans un article majeur publié en 2000 (1), deux spécialistes américains du cancer, Douglas Hanahan et Robert A. Weinberg décrivent les signes caractéristiques des tissus cancéreux. Cet article fait l’objet d’une page spéciale sur Wikipedia . Les auteurs énumèrent six signes distinctifs auxquelles on pense pouvoir ajouter aujourd’hui un septième. Ces signes caractéristiques peuvent être facilement transposés aux sociétés humaines. On est alors frappé de voir à quel point ils s’appliquent aux sociétés libérales actuelles.

Les tissus normaux croissent pendant l’enfance puis s’arrêtent de croître à l’adolescence. Ils ne continuent à croître que s’ils sont stimulés par des signaux de croissance, par exemple pour réparer des tissus endommagés. Contrairement aux tissus normaux, les tissus cancéreux ont les propriétés suivantes:

1) L’auto-suffisance en signaux de croissance: Les tissus cancéreux continuent à croître même en l’absence de signaux de croissance, ou envoient eux-mêmes des signaux de croissance. On peut les comparer à une automobile dont la pédale d’accélérateur resterait enfoncée. De même, une économie libérale ne peut exister que si elle croit perpétuellement. Elle génère elle-même ses propres signaux de croissance.

2)L’insensibilité aux signaux inhibiteurs de la croissance: La croissance des tissus normaux est limitée par des signaux appelés inhibiteurs de croissance. Venant de l’environnement, ces signaux jouent le rôle de frein à la croissance. Les tissus cancéreux y sont insensibles. Ils continuent à croître même en leur présence. On peut les comparer à une automobile dont les freins ne fonctionneraient plus. De même, nos économies libérales continuent à croître malgré les avertissements générés par l’environnement (épuisement des ressources, réchauffement climatique). Les mouvements en faveur d’une décroissance sont tournés en dérision.

3) La capacité à éviter l’apoptose: L’apoptose est une mort programmée des cellules. Lorsqu’une cellule a dépassé son temps normal de service, elle s’auto-détruit. Les cellules cancéreuses ne s’auto-détruisent plus. De même, nos économies libérales maintiennent artificiellement en service tout ce qui peut contribuer à l’économie. Citons le soutien par l’État d’industries automobiles en déficit ou le maintien en service de réacteurs nucléaires périmés.

4) L’induction de l’angiogenèse: L’angiogénèse est le processus suivant lequel les vaisseaux sanguins se forment. Les cellules cancéreuses sont capables de déclencher ce processus. De même, les sociétés libérales ont tendance à créer des voies de transport, même quand la société n’en veut plus. On peut citer l’aéroport de Notre Dame des Landes ou, dans le midi, la ligne de train à grande vitesse (LGV).

5) La capacité de se répliquer indéfiniment: Les cellules normales ne peuvent se reproduire qu’un nombre limité de fois. Les cellules cancéreuses peuvent se reproduire indéfiniment. De même l’idéologie libérale tend à se maintenir indéfiniment. Elle résiste aux guerres et aux révolutions et prend aujourd’hui de plus en plus d’ampleur.

6) La capacité à former des métastases: les tissus cancéreux ont tendance à s’évader de leur site d’origine pour envahir les tissus voisins. On pense aujourd’hui que c’est la caractéristique fondamentale des tumeurs cancéreuses, alors que les caractéristiques précédentes s’appliquent aussi à des tumeurs bénignes. Il semble que ce soit aussi une caractéristique fondamentale des sociétés libérales actuelles. On a vu l’idéologie libérale s’étendre le long des frontières de l’Europe sous la forme de « révolutions de couleurs ». Elle s’est répandue ensuite le long des côtes méditerranéennes sous la forme d’un « printemps arabe ». On la voit aujourd’hui se manifester en Ukraine. Elle se propage d’autant plus vite que ses partisans reçoivent de l’armement et une aide financière de nos sociétés libérales actuelles.

7) Un métabolisme anormal: Le métabolisme est la manière dont un organisme se procure de l’énergie. Des résultats récents incitent à ajouter en septième position sur cette liste une propriété des cellules cancéreuses autrefois connue sous le nom d’hypothèse de Warburg. Le métabolisme des cellules cancéreuses serait anormal. En plus de la respiration cellulaire normale, elles utiliseraient aussi la fermentation, même en présence d’oxygène. De même, le libéralisme s’est développé grâce à l’utilisation d’énergies anormales, en ce sens qu’elles ne sont pas utilisées par les autres êtres vivants, telles que les énergies fossiles ou l’énergie nucléaire. La vie a tendance à se développer exponentiellement, mais cette croissance est limitée par le taux de renouvellement des ressources énergétiques liées au débit énergétique du soleil. En levant cette limitation, l’utilisation d’énergies nouvelles a rendu possible le développement économique très rapide des sociétés libérales actuelles, développement qui a pris peu à peu les caractéristiques d’une tumeur cancéreuse.

Le cancer est un cas particulier de maladie due à une mutation du génome. Les formes actuelles du libéralisme correspondent de même à une mutation culturelle. Ainsi le néolibéralisme a pour origine une mutation culturelle liée au gouvernement anglais de Margaret Thatcher et au gouvernement américain de Ronald Reagan. On sait que les virus peuvent induire des mutations dans le génome cellulaire. On a ainsi envisagé que des virus puissent être utilisés pour réparer des génomes endommagés. Dans l’espoir de contribuer à la guérison de nos sociétés actuelles, je joins à ce billet un petit virus sous la forme d’une vidéo publicitaire pour le dernier livre de Vincent Cheynet.

(1) The hallmarks of cancer, Cell 100, 57-70.

https://www.youtube.com/watch?v=qCsxj-uaNOs


3 réflexions au sujet de « 67 – Croissance, dérégulation et cancer »

  1. Les analogies sont utiles mais il importe de ne pas y enfermer la réflexion prospective. En se fixant sur des analogies on risque de perdre de vue des spécificités qui pourraient ouvrir des voies de réflexions.

    Ainsi il est certes utile d’envisager la décroissance, mais il importe de mener cette réflexion en parallèle avec une autre voie : celle d’une croissance plus qualitative que quantitative.

    PIB = P x Q = (Pb x Qb) + (Ps x Qs)

    où Qb = volume des biens produits et Qs = volume des services produits

    Par exemple on peut augmenter la production de services de consultance Qs pour apprendre à diminuer la production/consommation de biens Qb. Mais cela implique-t-il nécessairement une décroissance ?

  2. Thom sur le cancer:

    L’image de l’arbre de Porphyre me suggère une échappée en « Métaphysique extrême » que le lecteur me pardonnera peut-être; Il ressort de tous les exemples considérés dans ce livre qu’aux étages inférieurs, proches des individus, le graphe de Porphyre est susceptible -au moins partiellement- d’être déterminé par l’expérience. En revanche, lorsqu’on veut atteindre les étages supérieurs, on est conduit à la notion d’hypergenre, dont on a vu qu’elle n’était guère susceptible d’une définition opératoire (hormis les considérations tirées de la régulation biologique). Plus haut, on aboutit, au voisinage du sommet, à l’Être en soi. Le métaphysicien est précisément l’esprit capable de remonter cet arbre de Porphyre jusqu’au contact avec l’Être. De même que les cellules sexuées dans nos gonades peuvent reconstituer le centre d’organisateur de l’espèce, le point germinal (pour en redescendre les bifurcations somatiques au cours de l’ontogénèse), de même le métaphysicien doit en principe parvenir à ce point originel de l’ontologie, d’où il pourra redescendre par paliers jusqu’à nous, individus d’en bas. Son programme, fort immodeste, est de réitérer le geste du Créateur. Mais très fréquemment, épuisé par l’effort de son ascension dans les régions arides de l’Être, le métaphysicien s’arrête à mi-hauteur à un centre organisateur partiel, à vocation fonctionnelle. Il produira alors une « idéologie », prégnance efficace, laquelle, en déployant cette fonction, va se multiplier dans les esprits. Dans notre métaphore biologique ce sera très précisément cette prolifération incontrôlée qu’est le cancer.

    Thom sur la croissance

    Décourager l’innovation

    Les sociologues et les politologues modernes ont beaucoup insisté sur l’importance de l’innovation dans nos sociétés. On y voit l’indispensable moteur du progrès et -actuellement [années 1980]- le remède quasi-magique à la crise économique présente; les « élites novatrices » seraient le coeur même des nations, leur plus sûr garant d’efficacité dans le monde compétitif où nous vivons. Nous nous permettrons de soulever ici une question. Il est maintenant pratiquement admis que la croissance (de la population et de la production) ne peut être continuée car les ressources du globe terrestre approchent de la saturation. Une humanité consciente d’elle-même s’efforcerait d’atteindre au plus vite le régime stationnaire (croissance zéro) où la population maintenue constante en nombre trouverait, dans la production des biens issus des énergies renouvelables, exactement de quoi satisfaire ses besoins: l’humanité reviendrait ainsi, à l’échelle globale, au principe de maintes sociétés primitives qui ont pu -grâce, par exemple à un système matrimonial contraignant- vivre en équilibre avec les ressources écologiques de leur territoire (les sociétés froides de Lévi-Strauss). Or toute innovation, dans la mesure où elle a un impact social, est par essence déstabilisatrice; en pareil cas, progrès équivaut à déséquilibre. Dans une société en croissance, un tel déséquilibre peut facilement être compensé par une innovation meilleure qui supplante l’ancienne. On voit donc que notre société, si elle avait la lucidité qu’exige sa propre situation, devrait décourager l’innovation. Au lieu d’offrir aux innovateurs une « rente » que justifierait le progrès apporté par la découverte, notre économie devrait tendre à décourager l’innovation ou, en tout cas, ne la tolérer que si elle peut à long terme être sans impact sur la société (disons, par exemple, comme une création artistique qui n’apporterait qu’une satisfaction esthétique éphémère -à l’inverse des innovations technologiques, qui, elles, accroissent durablement l’emprise de l’homme sur l’environnement-). Peut-être une nouvelle forme de sensibilité apparaîtra-t-elle qui favorisera cette nouvelle direction? Sinon, si nous continuons à priser par-dessus tout l’efficacité technologique, les inévitables corrections à l’équilibre entre l’homme et la Terre ne pourront être -au sens strict et usuel du terme- que catastrophiques.

    1. Merci pour tous vos commentaires
      En ce qui concerne la croissance, vous touchez le coeur de notre problème sans toutefois abonder dans le sens d’abolir l’innovation.
      Ce n’est pas tant l’innovation en tant que telle qu’il faut abolir, mais bien la rente financière qu’elle offre aux propriétaires des moyens de productions qu’il faut transformer.
      Rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme, je vous rappelle que nous sommes sur un site qui parle de thermodynamique, ceci dit, Sheldrake est en train de remettre ce premier principe en question.
      Le capitalisme est né lors des enclosures.
      Je résume, l’origine de celui ci est agraire et l’humanité s’est trouvée avec un propriétaire terrien (aujourd’hui financier) qui attendait une rente financière, un fermier ( entrepreneur) qui attendait un profit et un travailleur paysan (salariés) qui attendait un salaire, tous dépendants des impératifs du marché comme la rentabilité pour le propriétaire, la compétitivité pour le fermier et la productivité pour le travailleur paysan.
      Si on considère le capitalisme comme une intention collective, il me semble que c’est le besoin de rentabilité qui mène la danse, je pense que personne ne me contredira.
      Durant l’ère agraire du capitalisme, ce besoin de rentabilité a créé ce qu’on a appelé en son temps l’amélioration https://revolution-francaise.net/2010/04/23/375-naissance-et-mort-du-capitalisme
      Les ingénieurs agronomes anglais ont supprimé la jachère par une culture de luzerne qui apportait de l’azote et qui permettait un meilleur blé, d’où plus de nourriture qui a permis la croissance démographique et l’industrialisation de l’Angleterre. C’est cela l’innovation au service de la rentabilité financière.
      Aujourd’hui, il est facilement compréhensible qu’après l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte puis le vieillesse, le capitalisme est dans sa phase terminale.
      Il faut remplacer la croissance par la sobriété.
      Mes meilleurs voeux pour 2017

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