72 – Les quatre saisons de l’économie

Les économistes reconnaissent l’existence de cycles économiques sans en comprendre les raisons. Les travaux de Per Bak ont montré que les structures dissipatives oscillent constamment autour de leur point critique. Il parait donc naturel d’identifier les cycles économiques aux cycles des structures dissipatives que sont les sociétés humaines (1).

De façon générale, ces cycles ne sont pas périodiques mais aléatoires. Statistiquement, leur amplitude est inversement proportionnelle à leur fréquence. Dans mon billet 64, j’ai montré que les économies agricoles traditionnelles sont restées relativement stables parce qu’elles se sont synchronisées sur les saisons. Dans ce cas, le cycle économique devient périodique et sa période est l’année.

On peut aller plus loin et assimiler les cycles économiques à ceux d’un moteur à quatre temps. Cela est possible si l’on généralise à l’économie la notion de température comme je l’ai fait dans mon billet 49. Tout ingénieur sait qu’un moteur thermique opère par échanges d’énergie entre deux sources de chaleur, une source chaude et une source froide. L’équivalent économique est une oscillation entre des périodes où l’énergie est abondante donc bon marché et des périodes où elle est rare donc chère.

Dans une économie agricole ces deux périodes sont l’été et l’hiver. Elles correspondent aux deux isothermes du cycle d’un moteur thermique. L’énergie est fournie par la production agricole. C’est elle qui nous fait vivre. L’été cette production est abondante. L’agriculteur va en garder une partie pour sa propre consommation et mettre le reste en réserve pour l’hiver. L’été correspond à l’admission de vapeur très chaude dans le cylindre. Celle-ci pousse le piston et fait avancer la machine. De même, il y a une forte production alimentaire qui propulse l’économie. Comme dans un volant d’inertie, une bonne partie de cette richesse est mise en réserve. L’hiver, c’est l’opposé. La température étant au plus bas, l’agriculteur vit sur ses réserves. L’automne et le printemps correspondent à des transformations adiabatiques. Il n’y a ni accumulation de richesses, ni utilisation de réserves.

Les économies agricoles sont stables parce que l’arrivée de l’hiver est prévisible. L’agriculteur sait quand l’hiver va arriver et ce qu’il doit mettre en réserve pour subsister. Il sait aussi qu’un nouvel été surviendra après l’hiver. Depuis deux cents ans, l’humanité vit sur ses réserves d’énergie fossiles, d’abord la houille, puis le pétrole. Mal connue, l’étendue de ces réserves est suffisante pour plusieurs générations. Mais, l’homme n’a pas été habitué à prévoir ses besoins pour les générations suivantes. Pire, peu instruits en biologie ou en thermodynamique, la majorité de nos économistes ignorent encore le rôle fondamental joué par l’énergie dans la survie des espèces animales ou végétales. En dépit des mutiples signaux d’alertes lancés par les scientifiques, peu se sont souciés de l’alimentation en énergie des générations futures.

On s’inquiète enfin aujourd’hui de nos réserves pétrolières. On aurait atteint un pic pétrolier correspondant à l’utilisation de la moitié de nos ressources. En termes de cycle économique, cela veut dire que nous avons parcouru la moitié d’un cycle. L’humanité a commencé à utiliser sérieusement ses réserves pétrolières dès la fin de la deuxième guerre mondiale. Si l’on compare cela aux quatre saisons de l’économie décrites plus haut, l’été correspondrait à ce qu’on appelle les trente « glorieuses », c’est-à-dire la période de 1945 à 1975, et l’automne correspondrait à la période de 1975 à 2005. Nous sommes à l’entrée de l’hiver. Celui-ci va s’étendre de 2005 à 2035 (2). C’est la période durant laquelle l’économie vit sur ses réserves. À la fin de l’hiver, un nouveau cycle recommence fondé sur de nouvelles sources d’énergie. Celles-ci devraient peu à peu relayer le pétrole, à condition de les avoir prévues.

Parce que l’énergie y est abondante et bon marché, l’agriculteur fait ses réserves l’été en prévision de l’année suivante. Il fallait donc investir pour le cycle suivant durant les trentes glorieuses. Personne n’y a songé. Les écologistes ont donné l’alerte dans les années 70, c’est-à-dire au début de l’automne. C’était déjà trop tard. De plus, ils n’ont pas été écoutés. Ils sont aujourd’hui écoutés, mais c’est beaucoup trop tard. Ce n’est pas au début de l’hiver qu’on songe à faire des réserves. Nos chers économistes devraient relire la fable de La Fontaine sur la cigale et la fourmi.

Il est facile maintenant de prévoir ce qui va arriver. Comme la cigale qui met des années à se développer sous terre, notre civilisation a mis des siècles à se développer grâce à l’agriculture. Comme elle, elle a subi une mue. Nous l’appelons révolution industrielle. Faute d’avoir prévu des réserves, notre civilisation va s’effondrer. Les simulations du club de Rome disent avant le milieu de ce siècle ce qui est consistant avec les estimations ci-dessus.

Comme le font les cigales l’été, les civilisations se reproduisent. Une nouvelle civilisation naîtra fondée sur une autre vision du monde. Ce blog peut être vu comme une participation au processus de reproduction. Il tente d’ajouter de nouvelles graines à toutes celles qui seront susceptibles de créer cette nouvelle vision.

(1) François Roddier, Thermodynamique de l’évolution, Parole éd., p. 122.
(2) Il est à noter que la longueur de ces saisons correspond à celle d’une génération.


13 réflexions au sujet de « 72 – Les quatre saisons de l’économie »

  1. quelle belle démonstration. Et le pire, comme nous y assistons actuellement, nous sommes capables de réduire le coût de l’énergie (l’or noir) pour des stratégies géo-politiques obscures, et cette baisse de prix du pétrole relance sa consommation et nous plonge dans le déni généralisé. On ne pourra pas éviter l’hiver avec le réchauffement climatique, l’été finira par nous plonger dans un désert, mettant en péril la survie de la cigale, et même de la fourmi.

    1. Bonjour karlus

      Il n’est pas certain du tout que la baisse du prix de l’énergie va relancer la consommation.
      http://www.lalibre.be/economie/actualite/chute-vertigineuse-des-prix-du-petrole-a-new-york-wall-street-encaisse-54aaeeea357028b5e9dda927
      On va peut-être connaître une année 2015 très spéciale où le prix du pétrole va diminuer sans pour autant avoir une relance au contraire.
      La relance n’a rien à voir avec le prix du pétrole mais avec son approvisionnement, encore faut-il pouvoir se le payer même à 40 dollars le baril

  2. Bonjour M. Roddier,

    J’apprécie énormément vos billets sur l’approche scientifique des « sciences » économiques et sociales.
    L’avenir du cycle que vous décrivez semble clair et déterminé par notre gestion de l’énergie. Mais quand est-il d’autres influences ? Je pense au réchauffement climatique par exemple. Cela ne va-t’il pas bouleverser ce cycle ?

    1. si vous le permettez, ce critère risque d’accélérer les changements et modifier les perspectives des prévisionnistes, donc au final la stabilité. L’entropie semble inévitable du fait de notre trop intense dissipation d’énergie.

  3. Bonjour,

    D’où viens la date de 2035 (la fin de l’hivers) ?
    Car il est fort possible qu’il n’y ait plus assez de reverses pour fabriquer des capteurs renouvelables, un peu comme la surexploitation d’un sol peut empêcher son réveil l’année suivante.

  4. Merci pour vos travaux et vos réflexions , merci de les avoir vulgarisés et de les faire partager à travers vos ouvrages.
    Je vous suis très reconnaissant de ce que m’a apporté la lecture de votre dernier livre.

  5. 1945/1975 : printemps
    1975/2005 : été
    2005/2035 : automne
    2035/… : hiver

    La « révolution informatique » a été initiée durant la 2ème guerre mondiale via le régime nazi…

    Pour rappel, seul Reinhard HEYDRICH a été assassiné, ce qui a permis la victoire de l’axe du bien, car sans cela, le deuxième débarquement aurait été un échec. Par la suite, les scientifiques nazis ont permis de réaliser le programme de la NASA…

    L’automne a débuté (depuis l’an 2005)… mais par la suite, l’humanité devra faire face à l’hiver qui vient !

  6. Bonjour Mr.Roddier,

    merci pour votre remarquable travail que j’ai eu l’occasion de découvrir en 2010. Votre conférence sur la thermodynamique de l’évolution fut très marquante pour moi, j’avais 18 ans à l’époque et la tête pleine de questions existentielles. J’ai obtenu quelques réponses, beaucoup de nouvelles interrogations mais surtout d’indispensables outils de réflexions qui me permettent aujourd’hui de poser sur la « grande soupe d’énergie » un regard curieux, sans haine.
    Et pour cela je vous suis profondément reconnaissant.

  7. Bonjour Monsieur Roddier
    C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu votre livre « La thermodynamique de l’évolution »
    Ce n’est que dernièrement que j’ai pris connaissance de vos travaux et ils me donnent des réponses aux questions que je me posaient au sujet de cette crise de civilisation que nous connaissons.
    C’est avec reconnaissance que je vous remercie de tout c e que vous apportez à la conscience humaine.

  8. > Les écologistes ont donné l’alerte dans les années 70, c’est-à-dire au début de l’automne. C’était déjà trop tard. De plus, ils n’ont pas été écoutés. Ils sont aujourd’hui écoutés, mais c’est beaucoup trop tard

    Non, ils ne sont pas écoutés : faites donc le test autour de vous avec des gens qui ne s’intéressent pas particulièrement à ces questions : pour eux, au mieux, le pic pétrolier est encore trop loin et/ou on va trouver autre chose entre-temps, au pire, c’est un mensonge des écologistes pour obliger les gens à vivre selon leur idéologie du 19ème siècle.

  9. Vous dites ceci:
    « On aurait atteint un pic pétrolier correspondant à l’utilisation de la moitié de nos ressources. En termes de cycle économique, cela veut dire que nous avons parcouru la moitié d’un cycle. »

    Je vois les choses un peu différemment dans le sens il me semble que c’est la croissance de l’approvisionnement qui est le moteur du système.
    Dans ce cas, avec le pic pétrolier nous ne serions pas à la moité mais à la fin du cycle, dès lors la rupture que j’espère continue serait juste devant nous

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