73 – Les quatre saisons de l’économie (suite)

Je remercie d’abord tous mes lecteurs pour leurs commentaires qui m’encouragent à poursuivre ce blog et à répondre à leurs questions.

Une question essentielle est pourquoi des cycles de 4 x 30 = 120 ans? Comme je l’ai dit en note, chaque période correspond à une génération. On retrouve un cycle similaire pour la houille. Je situerais son printemps de 1815 à 1845. Carnot écrit son mémoire sur la puissance motrice du feu. L’été s’étend de 1845 à 1875. C’est l’époque de la construction des chemins de fer sous Napoléon III. L’automne s’étend de 1875 à 1905. La croissance a déjà ralenti.

L’avenir parait pourtant prometteur. C’est l’époque de l’exposition universelle de 1889. On en parle comme étant la belle époque. Le développement économique qui s’annonce porte sur l’électricité et l’automobile. Il va hélas apporter le chaos: une première guerre mondiale suivie d’une grande récession économique. Pire, les débuts du pétrole nous offrent le luxe d’une deuxième guerre mondiale. Ce n’est qu’avec l’été du pétrole que l’économie reprend. Il permet le développement de l’aviation. Mais là encore il ne dure qu’une trentaine d’années.

De nos jours, il y a toujours de la houille et du pétrole et pourtant l’économie est en récession. Clairement, la durée des cycles ne dépend pas de la quantité de houille ou de pétrole disponible. Après avoir apporté une certaine prospérité, les nouvelles sources d’énergie semblent chaque fois conduire au chaos. Quelles en sont les raisons?

La réponse est assez simple. Le second principe de la thermodynamique nous dit qu’on ne peut pas produire de travail mécanique avec une seule source de chaleur. Dans le cas de l’agriculture, il y a effectivement alternance entre une période ou l’énergie est bon marché (l’été) et une autre ou l’énergie est chère (l’hiver). Nous avons vu que c’est l’équivalent de deux températures différentes (billet 49). Dans le cas d’une économie industrielle, cette différence de température n’existe plus. Il y avait pratiquement toujours autant de charbon en 1875 qu’en 1845, et presque autant de pétrole en 1975 qu’en 1945.

Par contre, la température de l’économie était beaucoup plus basse en Afrique et en Asie qu’en Europe. Les hommes s’en sont rapidement aperçus. Dès 1815, année de la défaite de Napoléon 1er, la Grande-Bretagne profite de sa suprématie maritime pour étendre ses colonies dans le monde entier. Grâce à cette source froide, son moteur économique fait un grand bon en avant.

C’est seulement en 1830 que la France en fait autant. Elle fonde des colonies en Afrique, en Asie et en Océanie. Son moteur économique démarre à son tour. Seule l’Allemagne reste en rade, faute d’accès à la mer. La guerre de 1871 permet à Bismarck de lui forger enfin des colonies. Son moteur économique démarre en troisième position. Mais la compétition avec la France et l’Angleterre est rude. Elle est une des causes de la première guerre mondiale. La température économique des pays développés descend tandis que celle des pays colonisés monte. Le rendement de Carnot diminue, d’où la crise économique de 1929 et une nouvelle guerre mondiale.

Avec l’aide des américains, la communauté européenne du charbon et de l’acier est sensée permettre aux économies occidentales de repartir, mais les colonies s’émancipent. Faisant partie de la France, l’Algérie est source de difficultés. C’est finalement le pétrole qui sauve la mise en donnant une nouvelle avance à l’occident. Du moins pour un temps. Car nos économistes ne semblent pas avoir réalisé que, en dehors de l’apport d’énergie qui nous vient du soleil, notre monde globalisé est un système isolé du reste de l’univers. Les lois de la thermodynamique nous disent que, dans un système isolé, les différences de température ne peuvent que s’estomper.

Une génération plus tard le rendement de Carnot a de nouveau beaucoup régressé. Alors que les pays en voie de développement progressent, les différences de température continuent à diminuer. Les pays développés sont en difficulté. Leur moteur économique manifeste ses premiers soubresauts en 2008. Un jour ou l’autre, il finira par caler. Il faudra alors le faire repartir sur les réserves de la batterie. Pour l’humanité, ce sont nos réserves agricoles. Elles se rechargent grâce à l’énergie solaire.


16 réflexions au sujet de « 73 – Les quatre saisons de l’économie (suite) »

  1. il faudra donc se retrousser les manches pour remplacer la machine rongée par l’entropie, devenue inerte sans le pétrole, et réapprendre que la terre est basse. Mais c’est peut-être la meilleure façon de renouer avec le cycle des saisons au rythme de la Terre, dont nous dépendons.

    1. et bien, comme d’habitude, en laissant faire le soleil, et avec un peu plus de sueur pour remplacer la machine. Nous nous sommes trop déconnectés du sol.

  2. Bonjour Mr Roddier!
    Encore un excellent billet de votre part!
    Récemment la firme américaine Lockheed Martin a annoncé la mise au point d’ici moins de 10 ans d’un réacteur à fusion opérationnel(l’annonce est sérieuse mais parait assez spéculative).
    Toujours au USA,les laboratoires de Sandia ont reussi des percées très importante avec leurs « ZR machine »,comme vous le mentionnez dans votre ouvrage « thermodynamique de l’évolution » l’accès a la fusion risque fort de nous conduire vers une compétition accrue entre superpuissance,n’ya t’il pas le risque d’un nouveau conflit mondiale alors?

    NB:votre livre thermodynamique de l’évolution est l’un des livres le plus éclairant que j’ai pu lire de toute ma vie,en droite ligne des travaux de Henri Laborit!

  3. Deux petits messages.
    Le premier à Olocen : si vous aimez Henri Laborit, j’ai lancé un site sur son oeuvre le 21 novembre dernier au http://www.elogedelasuite.net (le site le plus complet à ma connaissance).
    Le second à M. Roddier : je ne vous connaissais pas il y a à peine deux semaines. Depuis, j’ai écouté vos conférences, lu plusieurs de vos billets, et les liens que vous me faite faire sont hyper-stimulants ! Donc merci, j’avais pas eu ce genre de frisson depuis Laborit, justement, ou Varela. Et mon commentaire : vous devez connaître les travaux de Jeremy England (par exemple au https://www.quantamagazine.org/20140122-a-new-physics-theory-of-life/). Qu’en pensez-vous ? Merci encore !

    1. Oui, je connais les travaux de Jeremy England. Ils illustrent parfaitement l’état présent de la recherche scientifique, où chacun ignore ce que les autres ont fait avant lui. Ils montrent les difficultés qu’a notre société actuelle à évacuer l’entropie, c’est-à-dire à assimiler l’information. À terme, le progrès s’arrête.

  4. Bonjour,

    J’ai découvert vos recherches par un article de journal, en étant un peu surpris. La curiosité m’a poussé à lire vos chroniques, d’abord au hasard puis méthodiquement pour vous suivre dans le mouvement d’ensemble. J’ai pris grand plaisir à voir la thermodynamique placée comme clé de voute d’activités humaines a priori sans rapport.

    Merci !

    Par ailleurs j’ai commencé la lecture de cet article un peu étonné par ces cycles de 120ans comparés aux cycles économiques de Kondratiev (d’une 50aine d’années) avant de découvrir que ceux-ci sont très régulièrement regroupés par deux dans les cycles plus politiques de Modelski et Goldstein de période d’un peu plus d’un siècle. La physique rejoint les sciences économiques, politiques et sociales.

    Bien cordialement.

  5. Bonjour,

    Merci pour votre article et votre réflexion, mais une chose m’interroge:
    Vous rappelez que les stocks de charbon entre 1845 et 1875, ainsi que les stocks de pétrole entre 1945 et 1975 ne devaient pas être très différents, soit!
    Mais est ce le problème?
    A mon sens, ce ne sont pas les volumes restant qui posent immédiatement problème mais l’accès aux volumes.
    La dynamique d’extraction des ressources pose un problème à partir du moment où elle baisse.

    Et c’est ce qui caractérise notre enlisement, il n’en arrive plus assez pour 7 milliards de Français, tout juste pour 7 milliards d’indiens mais pas plus.

  6. Je ne résiste pas au plaisir de citer l’historien d’histoire médiévale du monde musulman, Gabriel Martinez-Gros, inspiré de la pensée d’un grand théoricien de l’État et de l’Islam médiéval qui vécut au XIV° siècle, Ibn Khaldûn.
    Dans «BRÈVE HISTOIRE DES EMPIRES, comment ils surgissent, comment ils s’effondrent» je cite ce beau passage p22 :
    « Si trois générations et cent vingt années sont nécessaires, c’est que la génération des conquérants, bien sûr, mais surtout leur exemple et leur mémoire doivent avoir disparu. La deuxième génération, dit Ibn Khaldûn, se conforme aux pratiques des fondateurs, par pure piété filiale et par crainte de rien changer à l’ordonnancement des pères, qu’elle ne comprend pourtant plus. La troisième génération comprend moins encore, et n’hésite plus à bouleverser un ordre qu’elle n’entend plus, et qui lui paraît désordre. Les dynasties ne souffrent donc pas seulement, d’incapacité militaire, mais d’occultation de ce qui les constitue et le maintient en vie. Elles meurent le plus souvent sans comprendre, satisfaites de leur faiblesse et incrédules de leurs échecs. Le déni de la réalité apaise leurs derniers instants. »
    Ibn Khaldûn nous donne la même durée de 120 ans, mais semble l’expliquer par l’augmentation de l’entropie interne, mais peut-être est-ce le même processus ?
    Dans l’attente de vous lire encore et de vous écouter.

    1. L’entropie interne de la société n’augmente pas, autrement dit le contenu total d’information que nous mémorisons ne diminue pas (c’est plutôt l’opposé). Simplement l’information se renouvelle sans cesse, plus vite que nous n’avons le temps de l’assimiler. Il semble que 120 ans soit notre temps caractéristique d’assimilation, c’est-à-dire d’adaptation.

  7. Claude Lévy-Strauss avait parlé d’entropologie en opposant des sociétés chaudes et des sociétés froides. Les sociétés chaudes, comme la notre, fabriquent beaucoup d’entropie.

    1. Oui. Le problème est d’évacuer cette entropie au fur et à mesure qu’on la produit. Cela nécessite une réorganisation permanente de la société. Mais nous ne pouvons déjà plus nous réorganiser assez vite. C’est pourquoi notre société va s’effondrer.

  8. Bonjour Monsieur Roddier,

    Quel est votre point de vue sur les parallèles entre votre approche de l’économie des sociétés humaines et celles de Mr Martin Armstrong?

    Je vois beaucoup de similitudes, en lui donnant l’avantage d’avoir développé un modèle qui reconnait les cycles grâce à une approche scientifique.

    Il expose malheureusement son approche avec une clarté bien moins scientifique que la votre.

    1. Comme l’ont montré Benoit Mandelbrot puis Per Bak, les fluctuations du marché ne sont pas gaussiennes mais en 1/f. Cela implique déjà une certaine prédictibilité. L’économie étant une machine de Carnot, elle a en outre besoin d’effectuer des cycles de transformations pour évacuer l’entropie. C’est pourquoi les fluctuations du marché ont tendance à se synchroniser sur tout phénomène à caractère périodique.

      Je pense que Martin Armstrong a simplement de bonnes données historiques sur les fluctuations du marché. Contrairement à la plupart des traders, il s’intéresse aux variations à long terme qui sont les plus significatives. Ceci dit, on remarque toujours les succès tandis qu’on a tendance à oublier les échecs.

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