116 – Interconnectivité et robustesse au cours d’un cycle économique

Mon billet précédent a déclenché un débat sur les raisons pour lesquelles la civilisation de l’île de Pâques s’est effondrée, chacun se demandant si un sort analogue attend notre propre civilisation. L’hypothèse classique est celle de l’impact environnemental: ils ont abattu tous leurs arbres. D’autres incriminent le développement d’épidémies dues à l’arrivée des occidentaux. Mais personne ne semble s’interroger sur la définition précise du mot «effondrement».

Nous avons vu (billet 90) que toute structure économique, donc toute civilisation, décrit des cycles dont l’amplitude est inversement proportionnelle à leur fréquence. Les historiens Turchin et Nefedov ont tout particulièrement mis en évidence des cycles qu’ils qualifient de séculaires dont la période est de l’ordre de plusieurs centaines d’années. Durant chacun de ces cycles, la civilisation concernée traverse une phase dite de crise durant laquelle l’organisation de la société change et le comportement collectif des individus se modifie.

La description de l’île de Pâques que donne Nicolas Cauwe (commentaire no. 2) correspond parfaitement à cette définition: la civilisation de l’île de Pâques aurait traversé une phase de crise. D’une manière générale, on parle d’effondrement lorsque cette phase de crise s’accompagne soit d’une baisse importante de la population, soit de scissions. Dans le cas de l’île de Pâques, il ne semble pas y avoir eu de scission, mais une importante baisse démographique parait très vraisemblable.

Je propose de revenir aujourd’hui sur les quatre phases des cycles de Turchin et Nefedov pour les décrire en termes d’oscillations d’un réseau neuronal, c’est-à-dire d’oscillations du cerveau global que forme une société humaine (billet 104). Je commencerai par la phase qu’ils qualifient de stagflation parce que c’est celle qui correspond le mieux à l’état actuel de nos sociétés occidentales. C’est aussi celle qui précède la phase de crise et qui est donc susceptible de conduire à un effondrement de nos sociétés.

Je rappelle que Per Bak caractérise un réseau neuronal par deux paramètres, les seuils à partir desquels les connections s’établissent et l’intensité de ces dernières, une fois établies. Au début d’une phase de stagflation, les seuils des connections sont au plus bas (billet 104). Cette phase se caractérise donc par des connections très nombreuses. Chaque individu entre en relation avec beaucoup d’autres. On a pu le constater avec le développement rapide des transports aériens, puis celui de l’internet et des téléphones mobiles.

Toutefois, les seuils augmentent progressivement. L’accroissement permanent des sollicitations, notamment publicitaires, fait que chacun cherche de plus en plus à se protéger des appels abusifs. Durant toute la phase de stagflation, l’intensité des connections reste faible. Quoique très nombreux, les liens qui se forment au hasard des rencontres se délient aussi vite qu’ils se créent. On le constate dans le cas des liens conjugaux, par la fréquence très élevée des divorces.

J’avais promis (billet 97), de reparler d’interconnectivité. J’y reviens aujourd’hui. Cette notion a été développée par le biologiste Robert Ulanowicz dans son étude des écosystèmes. Il s’agit d’une mesure du degré d’échanges d’information entre les divers éléments d’un même écosystème. Il note cette grandeur α. Elle est comprise entre 0 et 1. En l’absence de tout échange, l’interconnectivité α est égale à 0. Lorsque tous les éléments sont interconnectés entre eux, elle vaut 1 (voir billet 86).

Dans ses publications Ulanowicz qualifie de robustesse la quantité α.ln(α). Elle mesure la capacité d’un écosystème à s’adapter aux changements. Elle est maximale pour α=1/e, où e=2,718… est la base des logarithmes népériens. L’économiste Bernard Lietaer a montré que cette notion s’applique également à l’économie (1). Dans mon billet 87, j’ai montré qu’elle s’applique en fait à toute structure dissipative considérée comme réseau neuronal. Elle s’applique donc aux sociétés humaines.

Nous avons vu que la phase de stagflation est une phase d’interconnectivité très grande. Lorsque l’interconnectivité dépasse la valeur 1/e, la robustesse de la société diminue. La société est d’autant plus fragile que l’intensité des liens y est très faible. On peut considérer la phase de stagflation comme une phase préparatoire à une restructuration de la société. De nouveaux liens se forment pour remplacer les anciens, mais la majorité de ces liens sont très fragiles. Leur robustesse va être testée durant la phase de crise.

La phase de crise succède à la phase de stagflation. Elle se traduit par une restructuration brutale de la société et correspond à ce que les physiciens appellent une transition de phase abrupte. Je propose de réserver le terme d’effondrement au cas où il y a soit des scissions, soit une chute de la démographie.

Durant la phase de crise, seules subsistent les connections dont les seuils sont suffisamment élevés. L’intensité correspondante des connections s’en trouve renforcée. On constate aisément ce phénomène dans le cas d’un couple de gens mariés: lorsque un couple traverse une crise avec succès, les liens du couple s’en trouvent renforcés. Lorsqu’une société humaine traverse une crise, son interconnectivité s’en trouve diminuée, mais les liens qui subsistent en sortent renforcés.

On entre alors dans la phase que Turchin et Néfédov qualifient de dépression: la société s’ouvre peu à peu à la création de nouveaux liens. Initialement élevés, les seuils des connections diminuent peu à peu. Puis c’est la phase d’expansion dont nos économistes rêvent encore aujourd’hui.

seuils et intensités

Les civilisations polynésiennes se prêtent particulièrement bien à cette analyse parce qu’elles sont restées longtemps isolées de toute influence du milieu intérieur. Je renvoie notamment le lecteur au tout premier billet de ce blog intitulé «La fin d’une civilisation», dans lequel j’ai décrit l’histoire de Mangareva. D’une manière générale, l’histoire d’une île ou d’un archipel polynésien suit régulièrement le même scénario.

La phase que Turchin et Néfédov qualifient de «dépression» correspond à la colonisation d’un nouvel archipel jusque là inhabité. Au début, la vie est difficile. Les habitants sont peu nombreux, mais très solidaires les uns des autres. En termes de réseau neuronal, l’intensité des connections est très élevée. Vient ensuite dans la phase d’expansion. Des collaborations de plus en plus nombreuses s’établissent entre les individus et la vie devient plus facile. Mais plus celle-ci est facile, plus l’intensité des connections diminue. Durant la phase suivante dite de stagflation, les collaborations sont si nombreuses qu’elles restent superficielles. La plupart sont redondantes: le réseau neuronal percole trop.

Le neurologue Lionel Naccache compare lui aussi une société humaine à un réseau neuronal. Lorsque un cerveau humain percole trop c’est la crise d’épilepsie. Une société humaine qui percole trop entre elle aussi en crises. Tandis qu’un malade perd connaissance, une société s’effondre.

(1) Bernard Lietaer, Money and Sustainability. The missing link. Triarchy press, 2012.
(2) Lionel Naccache, L’homme réseau-nable. Odile Jacob, 2015


13 réflexions au sujet de « 116 – Interconnectivité et robustesse au cours d’un cycle économique »

  1. Bonjour M. Roddier. Merci encore pour cet article. Mais au bout d’un moment la question qui me vient à l’esprit, c’est : qu’est-ce qu’on fait ?
    Je suis votre blog depuis un bon moment. J’ai lu votre livre (2 fois). J’ai lu le dernier de Vincent Mignerot, celui de Jancovici (je suis son blog au quotidien sur FB), j’ai lu Tainter, Diamond etc. etc. Je n’ai plus guère de doute quant à ce qui nous attend. Mais j’ai l’impression que désormais on tourne un peu en rond et qu’il n’y a pas de réel « way forward », comme on dit en anglais. J’ai deux jeunes enfants, et je me demande ce qu’il faut que je fasse : acheter une grange au fond des Pyrénées au bord d’une rivière, l’équiper en panneaux solaire et passer mon permis de chasse pour vivre un jour en autarcie ?
    A la fin de son livre, Vincent Mignerot préconise quasiment de retourner dans la grotte (j’exagère à peine). Ce n’est pas vraiment une perspective enthousiasmante. Alors quoi d’autre ? Se fédérer et monter un parti politique pour essayer de communiquer vers le plus grand nombre ? Ou continuer à brûler dans la joie et la bonne humeur le plus possible d’énergie et profiter de la vie, sachant que de toute façon la fin est déjà écrite ?

    1. C’est la question essentielle.
      Le commentaire que je ferais est:
      N’importe laquelle des alternatives que vous évoquez est envisageable, en gardant à l’esprit que non, ce n’est que la fin d’un cycle, aprés la crise une autre société se reconstruira, et peut être pouvons nous être moteur dans cette reconstruction de différentes façons. Disons même du plus grand nombre de façons possibles afin que certaines de ces voies soient les graines qui germerons dans le futur.
      Je ne crois pas à une « way forward ».

    2. Réjouissez-vous! Vous faites partie du petit nombre d’individus qui ont réalisé que notre société est au bord d’un précipice baptisé: « falaise de Sénèque ».

      La majorité des français ont voté pour maintenir la croissance, c’est-à-dire longer la falaise vers le haut. Mais plus on monte, plus la chute sera dure. Vous êtes parmi ceux qui ont compris qu’il est temps de faire demi-tour. Mais la descente est malaisée et plus on est nombreux à s’entre-aider mieux on s’en tire.

      Les français ont aussi été parmi les premiers à créer un mouvement nommé « la décroissance ». Leur mensuel du même nom a pour sous-titre « la joie de vivre ». Il comporte une rubrique appelée « la simplicité volontaire ». Elle peut être une source d’inspiration.

      1. Bravo pour cet article.
        Il me semble que l’agriculture est un très bon banc d’essai pour comprendre tous ces processus. Surtout avec les réseaux de ces agriculteurs innovants et travaillant en couverture de sol dont les liens sont très forts. Sur leur site, j’ai écrit un article reprenant vos travaux: https://agriculture-de-conservation.com/spip.php?page=tribune-article&id_article=2487

        L’infinité des relations de la vie du sol peut nous donner à réfléchir sur les relations que nous devons mettre en place concernant notre inteconnectivité.
        http://vernoux.org/agronomie/est-ce_que_notre_agriculture%20_fait_la_vie_belle_aux_adventices_et_aux_ravageurs.pdf
        Le contenu de cet article remet en question tout notre système agricole.

  2. Bonjour Mr Roddier ,
    j’ aurai voulu savoir si votre théorie sur la thermodynamique de l’ évolution est défendue par d’autres physiciens ou thermodynamiciens français . Elle me parait de plus incroyablement riche en applications possibles (économie, agriculture, sociologie …) pourtant je peine à trouver les travaux d’autres scientifiques travaillant actuellement sur ces liens entre la thermodynamique et les autres disciplines .

    1. Merci de le faire remarquer.

      Développée au début pour les besoins de la chimie, la mécanique statistique s’est naturellement étendue à la biochimie, puis à l’étude des êtres vivants. On doit ses progrès les plus récents à des physiciens qui se sont intéressés aux écosystèmes. Inclure l’homme rend l’écart entre les disciplines tellement grand que personne n’ose encore trop le franchir.

      Quelques sociologues ont pris conscience du rôle que joue la thermodynamique en sciences humaines, mais leurs connaissances en physique sont généralement trop limitées pour leur permettre de réellement progresser. Il est symptomatique qu’une revue littéraire consacrée à la décroissance s’appelle «Entropia», un nom qui semble désigner la source de tous nos maux, mais dont on ne comprend pas très bien le sens.

      En contrepartie, la plupart des physiciens actuels ne s’intéressent plus qu’à la cosmologie ou aux particules élémentaires et nient l’idée que les sciences physiques puissent jouer un rôle quelconque en sciences humaines.

      Merci de faire savoir que ce n’est pas le cas.

      1. Désolé de l’ apprendre … Il me parait pourtant évident que vous avez mis en lumière quelque chose de fondamental dans la compréhension des règles de fonctionnement de notre univers et des systèmes complexes qui le composent. Encore merci pour votre travail qui, je l’espère, finira par trouver l’écho qu’il mérite dans le monde scientifique.

      2. Dans Entropia, cette phrase met en évidence la méconnaissance des scientifiques vis à vis de la thermodynamique de l’évolution des processus hors équilibre que sont les structures dissipatives:
         » le risque est grand de réduire la « décroissance » à un pur problème de physique de la matière, même enrichie des principes de la thermodynamique, comme s’il ne s’agissait pas avant tout de la société des hommes, des rapports qu’ils nouent entre eux et avec l’autre, le non humain, rapports inextricablement pratiques et symboliques.  »
        Ici : https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article109
        Il faut dire que l’auteure est une sociologue.
        Il serait temps que les scientifiques de science « douce » suivent un cours de thermodynamique de l’évolution.

  3.  » Lorsqu’une société humaine traverse une crise, son interconnectivité s’en trouve diminuée, mais les liens qui subsistent en sortent renforcés. »

    Plus particulièrement on en revient donc toujours au même; « l’apprentissage par l’erreur ». On pourrait dire aussi que les erreurs sont ainsi nécessaires à l’évolution (Darwinienne ou autre) et donc plus globalement, les effondrements de civilisations sont un fonctionnement ou des conséquences normales dans la nature qui de toute façon recycle (ou digère) en permanence.

    Un couple qui ne traverse pas de crise sera faible au même titre qu’une plante qui pousse à l’abris aura une constitution moins forte qu’une plante poussant dans le vent …

    En fin de compte un effondrement de civilisation est une bonne chose du point de vu du progrès, surtout quand on voit à quel point la notre détruit son environnement …

    Tous ces réfugiés et flux migratoires partout dans le monde, pour diverses causes graves, beaucoup les voit comme une calamité et d’ailleurs ces mouvements sont les fruits de calamités et causent beaucoup de souffrance (surtout pour ceux qui sont déracinés). Mais en même temps il me semble qu’il s’agit pour la majorité des réfugiés, de populations rurales – d’ailleurs c’est une question ? qui forment en majorité les flux migratoires à l’échelle terrestre actuellement ?
    Et si c’est bien le cas (quoique tout le monde peut apprendre et aimer travailler sainement) donc des flux de gens ruraux, alors c’est une aubaine, une très bonne chose, car occuper ces gens à ce qu’ils savent faire le mieux, l’agriculture « manuelle », serait un moyen idéal et élégant de sortir du vénéneux système agricole industriel pour aller vers un mode de production plus sain mais exigeant plus de bras. Ça se fera à mon sens naturellement dans le futur …

  4. Bonjour et meilleurs voeux pour 2018, que cette année soit pleine de paix et se sérénité.

    Je n’arrive pas à me faire une idée entre les informations pour et contres que j’ai trouvées sur internet. Que pensez vous de l’éventualité des réacteurs nucléaires à sel fondus ? Est-ce que cela pourrait être une révolution ou bien le problème de la pollution et de la dangerosité demeure ?

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