115 – La question du mensuel « La Décroissance »

Dans son numéro d’octobre le journal « La Décroissance » pose la question suivante:

« Jadis, inspirés par le rapport Meadows ou les écrits de Bernard
Charbonneau, René Dumont et André Gorz, nous connaissions déjà les principales causes de la dégradation de la vie sur Terre et aurions pu, dès cette époque et à l’échelle internationale, réorienter les politiques publiques vers la soutenabilité. Aujourd’hui, il est trop tard, l’effondrement est imminent. » C’est ce qu’écrit l’ex-ministre Yves Cochet dans une tribune publiée par le quotidien des affairistes Drahi et Ledoux cet été (Libération, 23 août 2017). Mais est-ce si sûr ? Si l’humanité avait connaissance de l’impasse de la croissance, aurait-elle été capable de faire volte-face ? Les idées, les « prises de conscience » suffisent-elles à changer radicalement le cours des choses, à abandonner la course à la puissance pour aller vers la « soutenabilité » ?

Après avoir rappelé ce qu’est le processus de criticalité auto-organisée, je donne ci-dessous ma propre réponse.

La criticalité auto-organisée

Plus chaude du coté éclairé par le Soleil que de l’autre, la Terre est naturellement en déséquilibre thermique. Les lois de la physique imposent que la température de la Terre s’uniformise. Les physiciens disent que l’énergie s’y dissipe.

Des courants atmosphériques et océaniques s’organisent pour transporter la chaleur de l’équateur vers les pôles. Le jour, l’eau qui s’évapore emmagasine de la chaleur qu’elle rend la nuit en se condensant. La végétation accélère le processus. Les arbres vont chercher l’eau sous terre avec leurs racines. Leurs feuilles facilitent l’évaporation. Les insectes aident les plantes à se reproduire en transportant leur pollen. Les animaux aident la végétation en fertilisant le sol de leurs déchets. Aujourd’hui, les physiciens pensent que la vie s’est développée sur Terre pour y dissiper l’énergie.

En 1969, Ilya Prigogine introduisait la notion de structure dissipative. Un écosystème ou une société humaine sont des structures dissipatives. En dissipant l’énergie, elles modifient leur environnement jusqu’à un point critique à partir duquel elles ont tendance à s’effondrer. En présence d’énergie, de nouvelles structures les remplacent. Le physicien danois Per Bak a appelé ce processus “criticalité auto-organisée”.

Les économistes ont mis en évidence des cycles de l’ordre de 50 ans dits cycles de Kondratiev. Les historiens Peter Turchin et Sergey A. Nefedov ont mis en évidence des cycles encore plus longs qu’ils qualifient de séculaires. Leur période est de l’ordre de 200 à 300 ans Ils distinguent quatre phases qu’ils qualifient dans l’ordre de dépression, expansion, stagflation et crise. Durant la phase de crise, une nouvelle société s’organise. Plus la période des oscillations est longue, plus l’amplitude de la crise est importante: on parle alors d’effondrement.

En s’effondrant, les écosystèmes provoquent des extinctions d’espèces. Le biologiste Jay Gould parlait d’équilibres ponctués parce que leur évolution est ponctuée d’extinctions. Une société animale qui épuise son environnement tend à émigrer. Par le passé, beaucoup de sociétés humaines ont émigré. Les sociétés insulaires comme les sociétés polynésiennes ont eu plus de difficultés. Le cas des habitants de l’île de Pâques est resté célèbre parce qu’ayant abattu leurs arbres, ils n’ont pas pu émigrer. La question posée est pourquoi ne se sont-ils pas aperçus de ce qu’ils faisaient et, si certains s’en sont aperçus, pourquoi n’ont ils pas prévenu à temps les autres?

On retrouve un processus analogue dans les civilisations occidentales, notamment les civilisations méditerranéennes. Chacun sait qu’il y a mille six cents ans, l’empire romain s’est effondré. Les romains étaient clairement conscients des difficultés de leur économie. Leur réponse a été d’étendre leur empire. Elle est étonnamment semblable à la mondialisation des économies d’aujourd’hui. Elle n’a fait que retarder l’effondrement final. L’expérience de la fin de l’empire romain ne nous sert-elle à rien?

On sait aujourd’hui que, mille six cents ans avant la fin de l’empire romain, un effondrement similaire s’est produit en Méditerranée. Il s’agit de la fin de l’âge de bronze. Cela confirme l’idée qu’il s’agit bien d’un processus récurrent. L’époque correspond, semble-t’il, à celle de la guerre de Troie. Pourquoi Cassandre n’a-t-elle pas été écoutée?

L’effondrement des civilisations

Une société humaine est un réseau d’individus qui échangent de l’information, à la manière des neurones du cerveau. C’est un réseau neuronal. Per Bak a montré que le processus de criticalité auto-organisée s’applique aux réseaux neuronaux. Lorsqu’un neurone sensoriel est “excité“, il tend à exciter les neurones avec lesquels il est en contact.

Comme les neurones, Dennis Meadows et ses collègues sont “excités” par leur découverte. Ils cherchent à convaincre leurs interlocuteurs de la nécessité d’intervenir. Au début cela semble aisé. L’information se répand facilement dans leur entourage sensibilisé aux problèmes d’environnement. Pour que cette information soit suivie d’effet, elle doit “percoler“ jusqu’aux neurones moteurs. Lorsqu’un neurone reçoit une information, il la compare aux informations qu’il a déjà mémorisées. Si elle ne correspond pas à sa propre expérience, il aura tendance à la rejeter.

On peut distinguer 3 types d’expérience: l’expérience individuelle, l’expérience historique et l’expérience religieuse. Un effondrement économique comme celui annoncé par le Club de Rome ne correspond à aucune expérience individuelle. L’information va donc être rejetée par une majorité d’individus. Seuls quelques intellectuels, ayant connaissance des effondrements de civilisation, seront sensibilisés. Il leur faudra plusieurs années pour publier des ouvrages susceptibles d’attirer l’attention du grand public.

De son coté, l’expérience religieuse atteint le grand public, mais n’apparaît pas pertinente. Le mot religion semble venir du latin “religare” qui signifie “relier”. Apportée par “les écritures”, l’information religieuse relie les individus à travers les millénaires. La Bible parle d’apocalypse, Moïse de déluge. Selon la Génèse, l’homme aurait été rejeté d’un paradis terrestre. L’homme avait-il dissipé trop d’énergie? L’arbre de la connaissance était-il celui du progrès technique? Cette interprétation parait aujourd’hui tout à fait vraisemblable.

Notons que seule la partie occidentale de l’empire romain s’est effondrée. De nos jours, la chrétienté orientale dite orthodoxe semble effectivement moins dissipatrice d’énergie que la chrétienté romaine. De la même façon, la culture latine d’Amérique du sud semble moins dissipatrice d’énergie que la culture nordique anglo-saxonne, dont l’église réformée a rejeté toute autorité. On doit donc s’attendre à ce que, dissipant plus d’énergie que les autres, cette dernière soit la première à s’effondrer.

L’humanité prendra alors conscience que les civilisations sont mortelles. Les mouvements, tels que «La Décoissance», seront enfin compris comme étant des réflexes de «satiété», nécessaires à la survie de la société. Mais ce sera encore une fois trop tard.


10 réflexions au sujet de « 115 – La question du mensuel « La Décroissance » »

  1. Cher François Roddier,

    Merci pour vos articles et développements toujours enrichissants, et qui ouvrent la réflexion sur les liens possibles entre thermodynamique et organisation des sociétés humaines.

    Permettez-moi de vous signaler un point qui a été longtemps discuté et qui est désormais invalidé : les Pascuans n’ont semble-t-il pas disparu à cause de trop forts impacts environnementaux, mais à cause de la colonisation et des maladies importées contre lesquelles ils n’étaient pas immunisés. Jared Diamond a été réfuté sur l’hypothèse qu’il proposait dans son livre « Effondrement ».
    Laurent Testot précise cela dans son livre « Cataclysmes ».

    Vous remerciant à nouveau pour votre indispensable travail,

    Vincent Mignerot.

    1. L’erreur des decroissants politiques est leur pretentions universalistes, religieuse et similaire aux ambitions marxistes. On ne peut pas forcer la main des gens ni avoir la pretention de les convertir a une vision.
      Il faut accepter cela, et proceder autrement.
      Accepter que la vie soit un cycle, et que tout fini. Mais il y’ a ceux qui s’accroche au grand age au depend du futur et ceux qui n’aime pas cet etat de fait et veulent autre chose, ne voit pas leur vie individuelle comme un bien absolu mais comme la partcipation a un evenement naturel plus large.

      Il faut se regrouper entre personnes convaincu d’un autre avenir et travailler ensemble efficacement a la prochaine generation.

      L’effondrement du monde industriel est un fait qui ne nous concerne pas car nous ne pourrons le modifier que marginalement. Les gens sont prevenus, chacun prend ses responsabilite et il ne sert a rien de le crier encore plus fort.

      Il y ‘ a des solutions concrete qui peuvent exeperimenter maintenant y compris dans le cadre d’un monde industrialise. Les amishs sont la preuve que, groupe, on peut imposer un autre mode de vie et cela vaut tous les discours.

      1. Bonjour Mr Roddier,
        Vous faites remarquer fort justement que les lois de la physique imposent que la température de la terre s’uniformise.Les habitants de la planète l’ont constaté en 1815 lors de l’éruption volcanique du mont Tambora qui a fait
        90000 victimes en quelques heures et plus de 200000 causées par les dérèglements climatiques des années successives.L’énorme marmite à pression que nous habitons évacue périodiquement son excès de chaleur ,nous connaissons l’éruption minoenne de Santorin en 1600 avant Christ et celle du Vésuve dont la ville détruite de Pompei nous fournit le détail .On oublie facilement que les traps du Deccan empilant 3000 mètres de matériel éruptif sont la conséquence d’une effusion magmatique d’une durée de millions d’années provoquant une extinction d’espèce .Jay Gould parle d’équilibres ponctués pour illustrer l’histoire de l’évolution.

        Le décryptage de l’ ADN permet d’ attribuer une origine unique à toute l’humanité.Celle ci descend d’un groupe d’une dizaine de milliers d’ancêtres ayant vécu en Namibie deux cent mille ans avant nous,sur les lieux où vivent les San ou Bushman actuels .L’étude du génome des différentes populations mondiales semble permettre de suivre la préhistoire de la grande migration humaine et l’évolution de l’espèce dans le temps sur toute la planète .Les ancêtres auraient remontés l’Afrique ,du sud vers le nord,et un courant de colonisation se serait dirigé vers l’Asie et l’extrême orient alors que l’autre aurait progressé vers l’Europe de l’Ouest et du nord.La migration se faisait au rythme de petits groupes de chasseurs cueilleurs progressant à la recherche d’un nouveau territoire après avoir épuisé les ressources alimentaires de celui qu’ils occupaient.On suppose que le groupe ancestral a mis pied en Europe soixante mille ans avant nous et les indices ,peintures rupestres,sépultures et artefacts divers jalonnent les parcours dans l’espace et peuvent être datés.A ce jour il semble que le peuplement de l’Asie soit le premier après le départ africain et on y retrouve les artefacts les plus anciens ,gravures rupestres les plus anciennes connues au monde hors d’Afrique .Les rupestres australiens datent de quarante mille ans et on suppose que les îles du Pacifique et le continent australien ont été peuplés par cabotage et navigation à partir d’Indonésie.Les hommes auraient mis pied sur le continent américain vingt mille ans avant notre âge venant d’Asie et profitant d’une glaciation qui aurait permis de franchir à pied le détroit de Behring pour finalement atteindre la Patagonie,qui serait le dernier territoire peuplé par notre espèce.
        Le mystère du tâtonnement de l’évolution dans l’origine des innombrables formes de vie est en partie expliqué par la sélection naturelle et le hasard ,mais la marche vers la complexité et l’intelligence semble orienter ce hasard ?
        Pas de préoccupation inutile la sélection sanctionne inexorablement l’erreur,alors il est probable que dans les siècles à venir ceux qui ont utilisé intelligemment l’information et exporté judicieusement l’entropie survivront.
        Les habitants de la planète seront moins nombreux et plus préoccupés du bonheur de vivre que de La croissance.

  2. Merci pour tous vos intéressants documents et commentaires.

    Sur l’île de Pâques, les résultats récents de l’archéologie confirment le modèle physique des transitions de phase: la vie s’y est réorganisée avec une nouvelle agriculture et de nouvelles croyances ou tabous. L’évolution y a bien enfanté, non sans douleur, une nouvelle civilisation.

    Les travaux d’Henri Laborit devraient inciter les informaticiens à créer des modèles de réseaux neuronaux un peu plus élaborés que celui de Bak et Stassinopoulos, en y incluant notamment la souffrance. De tels modèles pourraient s’appliquer à l’humanité toute entière considérée comme un réseau neuronal d’individus. L’humanité apprend à travers l’expérience.

  3. Bonjour monsieur Roddier.
    Merci pour tous les travaux que vous réalisez.
    De quel effondrement s’agit-il?
    S’il s’agit de l’effondrement de notre civilisation, il est clair que j’en ai déjà fait mon deuil depuis un certain temps. A mes yeux, il est impossible qu’une civilisation basée sur le deuxième principe de la thermodynamique en système clos puisse durer indéfiniment, dès lors son effondrement est inévitable.
    S’il s’agit du système vivant, la chose est évidemment plus grave, mais quand on fait pousser des plantes on comprend mieux les structures dissipatives et leur fonctionnement ainsi que celui de la biosphère.
    Permettez moi de vous présenter mon cinquième article sur l’agriculture de conservation.
    http://agriculture-de-conservation.com/spip.php?page=tribune-article&id_article=2444
    A la vue des 4 petits pots, on pourrait dire qu’à gauche c’est l’effondrement et à droite une criticalité auto organisée.
    Comme vous me l’aviez dit, je pense que l’agriculture est le meilleur banc de test pour comprendre ces principes.

    1. La vidéo de Nicolas (2ème commentaire) montre qu’après l’effondrement de leur civilisation, les polynésiens de l’île de Pâques ont réussi à cultiver leur terre dénudée en la recouvrant de pierres. Un jour peut-être, nous aussi, nous comprendrons qu’il faut recouvrir la terre, lorsque notre propre civilisation sera effondrée …

      1. Y-a-t-il eu réellement effondrement de leur civilisation? Ne pensez-vous pas qu’il y a eu d’intenses débats et essais erreurs quand à savoir ce qu’il fallait réaliser pour la pérennité de l’obtention de la nourriture?
        Il devait y avoir encore des arbres quand ils ont inventé ce système agraire, on ne passe pas instantanément d’un système à l’autre, on a besoin de se nourrir pendant cette transition.
        Peut-être même que ce système s’est érigé naturellement au fur et à mesure de la régression de la forêt.

        Depuis 1924 et l’agriculture biodynamique de Rudolf Stiener, d’âpres débats se sont organisés autour de l’agriculture, et c’est encore plus que jamais le cas actuellement.
        Il n’est pas certain qu’il y aura effondrement de notre civilisation mais plutôt transformation en phase continue, certes des pans entiers peuvent s’effondrer, en d’autres termes une criticalité auto-organisée.
        L’avenir étant insondable, personne ne peut dire s’il va y avoir effondrement ou non et la vidéo proposée par Nicolas me conforte dans cette idée de non effondrement mais de transformation et nous y sommes.
        On peut dire aussi que les Pascuans ont érigé un système alimentaire basé sur le troisième principe de la thermodynamique ouvert sur l’énergie solaire alors que le nôtre est érigé sur le deuxième principe dans un système fermé.
        Au 19 eme siècle, notre système dissipant plus d’énergie a dominé celui des Pascuans, comme l’Afrique ou les Indiens d’Amérique.

        En ce qui concerne l’effondrement de la biosphère on remarquera que ce sont les insectes qui payent le plus lourd tribu, mais cela ne m’inquiète pas outre mesure.
        Un peu par hasard, au potager collectif, j’ai réalisé un couvert fleuri (en plus d’adventices) avant culture comme cela se fait dans l’agriculture de conservation. Se faisant, la biodiversité végétale était très importante et je n’ai jamais vu autant d’insectes au m2 et surtout leur diversité. Ce n’est pas seulement la pollution mais surtout le manque de nourriture et sa diversité qui tue les insectes.
        C’est en couvrant les sols de plantes vivantes diversifiée le plus longtemps possible le long de l’année qu’on parviendra à nourrir les hommes et en conséquence les insectes.
        La nature est bien faite, elle se redresse très rapidement si nous allons dans son sens.
        Il n’y en a qu’un, les structures dissipatives d’énergie.

        La mise en avant de l’effondrement n’handicape t-elle pas l’action?
        N’attend-t-on pas trop la venue de l’effondrement pour réagir?

        1. Les sociétés subissent assez souvent des restructurations. C’est le cas, par exemple, de la France au moment de la Révolution. Les historiens parlent alors de crises. Ils utilisent le mot effondrement lorsque la crise conduit à des scissions comme celles de l’empire romain ou du bloc soviétique. En ce sens, la civilisation de l’île de Pâques ne s’est pas effondrée. Elle a simplement traversé une crise ayant conduit à une restructuration profonde de sa société.

          Les physiciens associent ces restructurations au modèle thermodynamique des transitions de phase abruptes. Il y a coexistence simultanée des deux types de structures, l’une remplaçant l’autre. On peut penser que c’est effectivement ce qui s’est passé à l’île de Pâques. Il est clair, toutefois, que cette restructuration s’est accompagnée d’une baisse substantielle du nombre d’habitants. On parle alors d’effondrement démographique. En ce sens, la population de l’île de Pâques s’est bien effondrée.

          Le problème est de maintenir la société ancienne tant que la nouvelle n’est pas encore opérationnelle. Cela entraîne un surcroit de dissipation d’énergie qui ne fait qu’accélérer le processus de transition. D’où le nom de transition de phase abrupte.

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