1 – La fin d’une civilisation

Dans son dernier livre intitulé “Collapse” (1), Jared Diamond décrit la fin de diverses civilisations et met en évidence des causes communes. Se pourrait-il que notre civilisation touche, elle aussi, à sa fin? Je vous propose ici un résumé (à peine romancé) du chapitre 3 de son livre où il traite d’une civilisation polynésienne.

Ayant progressivement peuplé les différentes îles du Pacifique, les polynésiens y développèrent de nombreux îlots de civilisation. Si certaines de ces civilisations se sont maintenues jusqu’à nos jours, d’autres ont connu une fin souvent dramatique comme celle de Rapa Nui (île de Pâques) (2). Avant d’atteindre Rapa Nui, les polynésiens se sont installés dans une île un peu plus à l’Ouest appelée Mangareva dans l’archipel des Gambier. Cela se passait à l’époque de Charlemagne.

Longue de 9 km et large de 5km, l’île de Mangareva recevait assez d’eau de pluie pour avoir été à l’époque recouverte par une forêt. Les polynésiens pouvaient y vivre de poissons, de coquillages et des fruits de leurs plantations (taros, patates douces, bananiers, arbres à pain). Ils manquaient cependant de bonnes pierres pour fabriquer leurs outils. Ils partirent donc à la recherche d’autres îles.

En bons navigateurs, les polynésiens partaient toujours vers l’est de façon à remonter le vent (les alizés), sachant qu’en cas de difficultés ils pourraient revenir plus facilement. Quelle ne fut pas leur joie de découvrir à plusieurs jours de navigation (environ 500 km au sud est) un petit îlot de 2 à 3 km de diamètre riche en verre volcanique et en basalte à grains fins, matériaux idéaux pour les outils. Cet îlot est connu de nos jours (sous le nom de Pitcairn) pour avoir recueilli des révoltés du Bounty. Nos polynésiens revinrent chargés de pierres sachant qu’ils pourraient retourner à Pitcairn en cas de besoin.

canot polynésien

reproduction d’un bateau polynésien (Hokule’a II)

Les conditions étant favorables, ils s’installèrent définitivement à Mangareva et se multiplièrent. Au bout de plusieurs générations, l’île de Mangareva devint trop petite pour nourrir toute la population. Disposant de bois et d’outils, ils construisirent des embarcations et repartirent vers l’est. C’est ainsi qu’ils découvrirent l’île d’Henderson à 160 km au nord-est de Pitcairn.

Récif corallien de 10 km de long et 5 km de large, Henderson est entouré d’eaux peu profondes riches en crabes, langoustes et autres fruits de mer. De nombreux oiseaux de mer y vivent. Les réserves d’eau douce étaient suffisantes pour qu’un groupe s’y installe mais ne permettaient pratiquement pas d’agriculture. Un autre groupe s’installa à Pitcairn où l’agriculture était possible.

Les populations des trois îles vécurent ainsi quelques temps en symbiose. Régulièrement des embarcations partaient de Mangareva pour aller à la chasse et à la pêche à Henderson. Au retour, ils s’arrêtaient à Pitcairn d’où ils revenaient chargés de pierres pour fabriquer des outils qui leur permettaient de construire de nouvelles embarcations. La vie était possible grâce aux échanges entre les trois îles, très complémentaires les unes des autres. Jusqu’au jour où les arbres vinrent à manquer.

Lorsque les dernières embarcations devinrent inutilisables, les habitants d’Henderson et de Pitcairn se retrouvèrent isolés. Aucun d’eux ne survécut. En 1606 un navire espagnol jeta l’ancre à Henderson et découvrit une île inhabitée avec des monceaux de déchets, seuls témoins d’une civilisation passée. En 1790, lorsque des révoltés du Bounty se réfugièrent à Pitcairn, celle-ci était aussi inhabitée. Pendant ce temps à Mangareva l’eau de pluie emportait à la mer les restes de terre fertile d’une île de plus en plus dénudée, où seuls subsistaient encore quelques malheureux individus.

En lisant ce récit on ne peut s’empêcher de penser à ce qui se passe aujourd’hui à l’échelle de la planète: intensifs échanges commerciaux transocéaniques; spécialisation des différents pays où chacun devient dépendant des autres; surpopulation; épuisement des ressources naturelles, accumulation des déchets et dégradation de l’environnement. Subirons-nous le même sort que ces polynésiens?

Jared Diamond pose la question: pourquoi n’ont-ils pas vu arriver le désastre? pourquoi ont-ils (comme à l’île de Pâques) abattu tous leurs arbres? Ne sommes-nous pas aveugles nous aussi? J’essaierai de répondre à cette question dans un prochain article.

(1) Jared Diamond, Collapse, How societies choose to fail or succeed. (Viking, Penguin group, 2005)
(2) Voir: http://www.econologie.com/articles.php?lng=fr&pg=689&


6 réflexions au sujet de « 1 – La fin d’une civilisation »

  1. Selon des études scientifiques assez récentes et vulgarisées dans un ouvrage intitulé , le “grand tabou”, reconstruisant l’histoire de l’île de Pâques à la faveur de dix années de fouilles, l’archéologue belge Nicolas Cauwe, a partagé, en 2011, ses nouvelles découvertes lors d’un entretien avec La Libre Belgique. De ses analyses, il en vient à remettre en cause la version jusque là admise, et selon laquelle longtemps on a pensé que le déboisement de l’île de Pâques, longtemps recouverte de forêts, avait entraîné son effondrement culturel, puis son effondrement tout court.
    Nicolas Cauwe : “Je me suis rendu compte que, face aux changements climatiques, ces gens ont instauré, essentiellement à travers le XVIIe siècle, UN TABOU sur leurs traditions anciennes pour reconstruire une nouvelle société. Instaurer des tabous constitue un système de gestion politique efficace depuis toujours dans toutes les îles de la Polynésie – le mot vient de là-bas d’ailleurs. Cela permet, par une interdiction, d’organiser toute une série de conséquences. Ils ont vraiment transformé tout le système politico-religieux de leur société. C’est la nouvelle histoire de l’île de Pâques que je propose et qui est basée sur des faits réels.”
    Et il ajoute : “On dit toujours que les monuments et statues sont cassés, mais ils sont en fait parfaitement démontés. Les statues ont été couchées, on a mis des tombes par-dessous ou à côté. On a enfermé les monuments sous des masses de cailloux, qui donnent l’aspect de ruines, mais le fait est qu’ils sont intacts en dessous. On a fermé, clôturé tous ces monuments, lentement, sans violence. En 1722, les premiers Européens qui débarquèrent sur l’île ont vu des statues couchées et d’autres encore debout. La dernière statue vue debout remonte à 1838. Ce n’est pas une révolution, mais une transformation, une œuvre humaine étonnante. On a même trouvé des traces de cérémonie : ils mettaient de la poussière rouge avant de démonter un monument.”

    Sa conclusion est que la thèse de l’effondrement n’est plus valable, et qu’au lieu de se détruire totalement à cause d’une crise climatique, les habitants de l’île avaient à un moment opté pour une autre manière d’organiser leur espace, tourné davantage vers l’agriculture, probablement du fait qu’elle était plus propice, à cause de son relief pas trop aigu, à connaître un plus grand développement démographique par rapport aux îles voisines plus difficiles à coloniser en raison de leur volcanisme plus marquée. c’est à partir de cette nouvelle orientation qui nécessite de défricher pour installer villages, champs et monuments que la végétation de l’île déjà trop fragilisée à cause d’une présence humaine plus importante, a de moins en moins bien résisté face aux derniers assauts du phénomène El Niño qui augmente, en plus, la salinité de l’eau et ralentit le ressourcement naturel des sols en végétation.

    Ce que j’en retiens pour ma part, à l’heure de la mondialisation, c’est qu’il ne suffit plus de se demander comment s’adapter physiquement aux variations du climat. Sur ce terrain là, l’espèce humaine n’a cessé et ne cesse encore de nous étonner. Mais, plutôt voir et anticiper les conséquences psychologiques qu’un changement climatique global peut provoquer quand on ne vit plus à court ou à moyen terme dans les mêmes conditions qu’avant. Comment prendre des décisions communes quand forcément on ne vit ni ne ressent les mêmes choses selon la latitude et la longitude de l’endroit où on se trouve. Cela nous demande à tous concrètement un effort d’abstraction immense afin de pouvoir nous soustraire à notre propre condition sédentaire pour devenir des êtres multi-localisés.
    Pouvons-nous devenir des êtres multi-localisés ?
    Comment se comporteront et évolueront les relations de groupes et d’états en raison de ces conditions extérieures critiques, Qui plus est, dans une société mondialisée face à des perturbations climatiques de grande ampleur ? Saurons-nous trouver une solution assez durable dans ce subtil et périlleux chassé-croisé entre pensées globales/actions locales…, changements climatiques/replis identitaires ?

  2. Bonjour PHILGILL,
    Egalement heureux de vous lire,
    On a beaucoup écrit au sujet de l’île de Pâques, je me suis toujours demandé comment les statues ont pu être déplacées.
    En fait elles auraient marché, http://fluctuat.premiere.fr/Societe/News/Et-si-les-statues-de-l-ile-de-Paques-s-etaient-deplacees-en-marchant-3406300 ce qui est plausible et qui infirmerait la déforestation occasionnée par cette entreprise. On en reviendrait donc à une déforestation due à l’agriculture.
    D’autre part, comme vous le dites, il est très possible qu’ils se sont sont servis des statues dans le but de réaliser des sépultures. Il semble que le même procédé a été utilisé du temps de menhirs et des dolmens comme expliqué au sujet de la table des Marchand http://www.lieux-insolites.fr/morbihan/table%20des%20marchands/table.htm
    Je pense que la plus grande difficulté sera pour la majorité de comprendre que notre système industriel est fermé et donc va vers l’équilibre thermodynamique, c’est à dire la mort.
    Une seule solution, l’inéluctable énergie solaire comme François Roddier l’écrit dans son livre.
    Michel

  3. Salut Michel ! Vous avez raison de revenir à l’essentiel : la synergie solaire : récupérer et convertir cette énergie propre avec le meilleur rendement..
    Mais cette difficulté énergétique que vous évoquez en fin de commentaire rejoint, d’une certaine manière, le sujet difficile de ce billet.
    La terre des Pascuans, comme nous pouvons facilement le constater avec un globe terrestre, est une petite île volcanique située au cœur du Pacifique. Naturellement, on imagine que des hommes, vivant il y a longtemps sur ce petit bout de terre, bien loin des continents, aient cherché ensemble la meilleure façon de se protéger face à la puissance d’un tel océan, propageant dans leur imaginaire tant d’images irréelles et de peurs débordantes. On a ainsi relevé que pendant longtemps leurs habitations furent construites en forme d’embarcation, de barques renversées, comme s’ils craignaient d’être balayés par un gigantesque un raz-de-marée… Il leur fallait donc trouver un moyen, un support afin de concentrer, de matérialiser toutes ces forces irrationnelles environnantes pour qu’elles ne les fassent point chanceler à n’importe quelle occasion, dans d’insondables abîmes passés ou futurs…
    Ainsi, en sculptant d’énormes statues de pierres : les moais, (habités par l’âme des ancêtres qu’ils représentaient), le clan trouva comment se protéger des dangers extérieurs en catalysant et orientant toutes les énergies sidérales vers l’intérieur de l’île. Les moais auraient eu donc comme fonction première de servir, suivant certains codes, de bornes terrestres. Ils auraient servi, peut-être aussi, d’intermédiaires entre le monde du rationnel et de l’irrationnel. Alors, grâce à cette frontière de pierres dressées et savamment disposées, les habitants de l’île recouvreraient un équilibre certain, voire une harmonie avec la totalité du monde physique et vivant qui les entourait.
    Toutefois, après plusieurs siècles, il nous apparaît que la seule protection apportée par les moais se révélât insuffisante pour les protéger face à un nouveau danger. Alors les Pascuans finirent solennellement par les démanteler un par un. En fait, une autre bizarrerie gagna peu à peu la faveur de tous les indigènes : le mythe de l’homme-oiseau qui aurait incarné un grand retournement culturel pour les Rapanui , où l’apparition de cette nouvelle tradition n’aurait été pour eux, à titre préventif, qu’une manière plus efficace de se préserver d’un raz-de-marée humain qu’ils appréhendaient peut-être de plus en plus, et de devoir se confronter à d’autres “Hommes” et à une autre culture…
    En effet, avec le mythe de l’homme-oiseau (corps d’hommes , visages d’oiseaux avec de longs becs), le peuple des Rapanui connut, en quelque sorte, un envol anthropomorphique, qui l’amena à repenser complètement sa place dans la nature. Car à la différence des moais, ce mythe recentrait l’espace irrationnel différemment. Il ne le fixait plus dans la pierre intemporelle, mais l’élargissait dans une conscience temporelle. Grâce à la mise en place de ce nouveau rituel, les meilleurs hommes de chaque clan s’affrontaient pour aller chercher l’œuf d’un oiseau de mer : pondu sur un îlot au large de la grande île , en partant du sommet du volcan. Comme si les Rapa Nui voulaient s’assurer qu’au delà de leur île, le nombril de la terre (centre magnétique des forces surnaturelles) leur appartenait toujours. D’ailleurs, on peut encore observer et toucher cette pierre sacrée de l’Ahu te Pito Kura, et qui ressemble étrangement un gros œuf chaud et parfaitement lisse…
    Soit, partant d’une vision centripète, ils en viennent à une vision centrifuge du monde. C’est à dire, que nous passons d’une étude de la nature en soi, du “nombril de la terre” (images des statues tournées vers l’intérieur de l’île, faisant dos à la mer), vers une interrogation de la place de l’homme dans un univers ouvert et non plus refermé, mais obligatoirement encore plus incertain. L’homme s’incarne donc dans le vol de l’oiseau, et grâce à cette forme animale symbolique, l’homme va pouvoir se projeter autrement, tout en ne rencontrant finalement que lui-même. Voilà que le mythe de l’homme-oiseau va pouvoir porter en lui cette grande interrogation, soit, la question que nous nous posons tous un jour : d’où viens-je, qui suis-je, où vais-je?
    Alors, à travers ce nouveau récit, nous pourrions considérer que surgit dans la culture des Rapanui, cette tourmente qui apparaît également à un moment ou à un autre dans chaque civilisation, qui peut la rendre plus forte ou bien plus fragile, tant l’idée peut la faire chavirer ou bien l’appeler à se surpasser : “ Sommes-nous seuls, les seuls Hommes dans ce monde ? ”
    Et si demain, une civilisation autre venait à débarquer sur leur île.., ou bien pourquoi pas, sur notre terre, comment notre imaginaire pourrait lui faire face ? En somme, quel serait notre recours ultime parmi toutes nos “mesures” humaines qui ne seraient pas devenues, par là même, dérisoires et ne nous entraîneraient pas sur notre fin ?

    1. Merci pour ce merveilleux texte, notre civilisation va disparaître, mais l’essentiel est la survie de l’humanité. Vous avez raison, c’est dans vision centrifuge qu’il faut voir le monde et cela s’applique à toutes les disciplines, notamment à l’agriculture que je vous commenterez prochainement. Je ne suis pas aussi « historien » que vous mais en matière d’énergie et agriculture ça peut aller même si ce n’est pas ma spécialité.

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